Quand sonnera l’heure des petits

Sur le thème « Du noir sous les pavés »

Postée à l’entrée de la faille, la soldate savoure le calme de cette fin d’après-midi jaune et duveteux. Elle lève la tête sous la lumière déclinante et admire les flocons de pollen qui dansent en silence dans les airs. Les ombres se sont allongées jusqu’à la recouvrir et elle sent qu’elle va bientôt devoir rentrer prendre un peu de repos. La fatigue et la fraîcheur l’engourdissent déjà et émoussent ses sens, tant et si bien qu’elle ne détecte l’intrus qu’au dernier moment. Son odorat s’éveille soudain à l’approche d’un parfum étranger, âcre et déplaisant. L’instant d’après, elle s’est immobilisée dans une posture belliqueuse et attentive. L’ennemi est tout proche, elle le devine de l’autre côté du mur. Il apporte avec lui ce relent de mort qui la fait frémir imperceptiblement.

Lentement, une silhouette titubante émerge de l’angle rocheux. Il s’agit d’une chétive étrangère, couverte de poussière et visiblement agonisante. Elle ne semble même pas remarquer la soldate, à tel point que cette dernière est obligée de lui barrer la route.

-N’approche pas d’ici ! Tu empestes !
-Je viens parler à votre Reine.

L’intruse fait mine d’avancer mais la soldate la repousse avec répugnance. Elle s’essuie vivement, se saisit d’une branche et la brandit devant elle.

-Tu ne feras pas un pas de plus dans cette direction. J’ignore quelle maladie tu transportes avec toi, mais il est hors de question que je te laisse nous infecter avec.
-Je ne suis pas contagieuse. S’il te plaît, je n’ai plus beaucoup de temps…
-Qu’est-ce que tu lui veux, à notre Reine ?
-J’ai un message.
-Quel message ?

L’autre est prise d’un spasme de souffrance si violent que la soldate craint de la voir mourir sous ses yeux sans lui délivrer la moindre information. Cette audace la stupéfait et l’intrigue à la fois. A-t-on jamais vu, dans toute l’Histoire de la civilisation, un être aussi insignifiant réclamer une telle attention ? Mais la petite têtue se reprend, et pousse doucement sur la branche.

-La Reine doit m’entendre, dit-elle d’un ton suppliant.
-Je trouve bien curieux que tu aies été choisie pour t’adresser à notre Reine. Ta place est dans les couloirs, pas à nos portes ! N’y a-t’il pas d’émissaires dans ta cité ?
-Tous les autres sont morts. Il n’y a plus que moi, et je n’en ai plus pour très longtemps.

La soldate en laisse tomber son bâton. Si elle dit vrai, cela représente plusieurs milliers d’individus. Quelle désolation a bien pu s’abattre sur ce clan pour l’anéantir si complètement ? La moribonde en profite pour ajouter :

-L’ennemi n’est pas loin. Je n’ai eu à marcher que la moitié du jour pour arriver jusqu’ici, et je n’allais pas vite. Vous pourriez être les prochains.
-Quel ennemi ?

Elle ne répond pas et se met à trembler. Le pollen valse autour de son corps fiévreux. Partagée entre la pitié et la peur, la soldate ne sait que faire. Le soir est tombé et la rosée ne va pas tarder à glacer le monde autour. Il faut rentrer, seule ou à deux. Maudissant le sort d’avoir à gérer cette situation, elle opte finalement pour la deuxième option.

Une chaleur moite règne dans la galerie, la messagère reprend un peu de vigueur et suit la soldate en boitillant. Elle dégage une telle puanteur dans l’espace confiné que tous s’écartent sur leur passage. Bientôt, une longue colonne caparaçonnée de noir se porte à leur rencontre.

-Laissez-nous passer, nous devons voir la Reine de toute urgence. Il en va de la survie de la colonie, assène la soldate sans même prendre le temps de ralentir.

Un tel aplomb laisse les gardes pantois. Le duo improbable se faufile jusqu’au cœur de la cité, et l’odeur de mort est soudain supplantée par un parfum plus fort encore, capiteux et sensuel. Elles atteignent enfin la cavité centrale. L’obscurité est totale mais elles devinent un corps moite qui colonise le moindre interstice. Un souffle brûlant caresse l’armure de la soldate et la chatouille dans le cou. Elle ressent immédiatement un calme immense et se fige. La messagère s’effondre à ses côtés. La Reine les considère un instant, puis :

-Reine Mère, voici une ouvrière d’un clan voisin, situé à environ une demi-journée de marche.

La soldate fait une pause, attend une question qui ne vient pas. D’un geste de la tête, elle encourage sa compagne à délivrer son message. Celle-ci laisse échapper une plainte, puis s’exécute :

-Mon clan était situé dans un sous-sol riche et calme non loin d’ici. Nous y vivions en paix depuis plusieurs centaines de saisons. Récemment, des rumeurs ont commencé à nous parvenir. Des histoires de cités décimées en un instant par des vapeurs foudroyantes, de roche qui se soulève soudain, exposant à l’air les plus grands secrets de la colonie… Nous n’avons pas voulu les écouter. Un jour, une Reine est même venue quémander asile pour son peuple délogé. Elle avait fait partie de nos ennemis l’été précédent, alors nous l’avons repoussée avec l’orgueil des fous ! (Elle déglutit et reprend difficilement) Nous n’avons rien vu, rien entendu, ce matin, quand ils sont venus. J’étais occupée dans les profondeurs à renforcer une galerie quand l’air est soudain devenu poison. J’ai senti ma gorge brûler comme si une braise me faisait fondre de l’intérieur. Les soldates se sont ruées dehors pour combattre mais elles ont succombé avant de porter le moindre coup. Avec quelques camarades, nous nous sommes précipitées vers la chambre des bébés, mais c’était trop tard… Des centaines, non, des milliers de vies emportées par le vent de mort… Tout le monde tombait autour de moi. Arrivée au fond de la colonie, j’ai creusé encore et encore tandis que mon corps se consumait. J’ai soudain débouché dans une galerie abandonnée qui n’appartenait pas à notre réseau. J’ai marché longtemps et j’ai fini par rejoindre la surface. J’étais alors assez loin de la colonie, mais je sentais le poison planer autour de moi. J’ai marché encore. Je me savais condamnée, mais il fallait que j’avertisse les cités voisines. Vous êtes la première que je trouve, et sans doute la dernière. Mes forces m’abandonnent. Je vous en supplie, répandez ce message. Ils sont tout près. Ils peuvent recommencer en un instant.
-Qui sont-ils ? Demande la Reine.
-Les géants-debout.

La soldate sursaute. Elle a entendu parler de ces êtres fabuleux au sang chaud, si grands qu’il est impossible de les voir en entier. La seule façon de les détecter est de percevoir leur odeur. « Et si tu les sens, il est trop tard » racontent les légendes.

La Reine soupire longuement.

-Que peut-on faire face à un tel ennemi ?
-Fuir, sans hésiter. Ne vous attachez pas à ces vieilles pierres, sauvez votre peuple et reconstruisez une nouvelle cité. Ne répétez pas nos erreurs…

La courageuse ouvrière vacille. Elle a épuisé ses toutes dernières forces. La Reine s’approche et lui caresse tendrement la tête, nettoyant la poussière et l’horrible substance piquante qui la recouvre. La soldate l’imite bientôt et s’active pour rendre son corps aussi noir et brillant qu’une perle. Leur tâche les absorbe si totalement qu’elles ne s’aperçoivent pas immédiatement qu’elles étreignent une carapace vide. Elles se tiennent au-dessus du corps en silence, rendant hommage à leur amie d’un soir. Puis la Reine se redresse et lance un appel :

-Que quelqu’un fasse venir les nourrices !

Elles arrivent bientôt et lancent une salutation musicale. La soldate, émue par la mort de l’ouvrière, se sent redevenir bébé. Elle pourrait écouter ces voix pendant une saison entière, lovée contre leurs corps satinés.

-Notre Reine, que peut-on faire pour votre plaisir ?
-Une messagère vient de m’apprendre que notre colonie est en péril. Nos ennemis se nomment géants-debout. Vous qui détenez la mémoire de notre peuple, dites-moi tout ce que vous savez d’eux.

Elles laissent échapper un sifflement et se consultent un instant, puis la plus ancienne s’avance.

-Les géants-debout sont apparus bien après nous. Comparés à notre peuple, ils ne sont pas très nombreux et leur civilisation ne saurait égaler notre gloire. Ils sont presque aussi grands que des arbres. Leur odeur est chaude et totalement étrangère. La seule manière de les blesser est de grimper jusqu’à leurs orifices, placés quasiment au sommet de leur corps. Ils sont dépourvus de carapace et leur peau est rose et souple, mais presque impossible à percer. Ils ne nous détectent pas car nous sommes trop insignifiantes pour être remarquées. Ils sont lourds et maladroits, nous écrasent sans même s’en apercevoir. Gare à leurs pattes ! Elles peuvent réduire en poussière une centaine de nos combattants. Et ils poursuivent leur route sans ralentir, en emportant dans leur sillage les corps disloqués …
-Nous avons un poème et trois récits à leur sujet. Voulez-vous les écouter ? Demande une deuxième nourrice.
-Voyons le premier récit, décide la Reine.

Les nourrices se placent en demi-cercle et tissent l’histoire de leurs voix chantantes.

« C’est une colonie d’un autre âge, dans un monde désolé, et c’est une Reine et ses innombrables sujets.
« La saison sèche n’en finit pas. Le soleil brûle, l’eau manque, les cultures dépérissent. Plus un seul vermisseau à attraper !
« Chaque jour des contingents d’exploratrices partent dans toutes les directions à la recherche de maigres provisions.
« Plus le temps passe, plus la Reine songe à abandonner leur cité pour des territoires plus cléments… Partir et reconstruire, pour ne plus jamais connaître la faim.
« Mais un jour, on perçoit une pulsation dans les corridors. Pam, pam, pam, pam… Et soudain, une énorme vibration à la surface !
« Un géant-debout s’est couché d’un coup. Il exhale un soupir et ne bouge plus… Mort !
« Les exploratrices s’aventurent sur la peau encore chaude. Elles sont bientôt rejointes par des mouches, mais cela ne fait rien. Il y a tant à manger qu’une colonie n’y suffirait pas, même en se gavant jusqu’à la fin de la saison !
« Et c’est ainsi que la Reine a renoncé à son exil, et que son histoire nous est parvenue d’une nourrice à une autre, jusqu’à aujourd’hui ! »

Elles saluent de nouveau avec panache. Enchantée, la soldate reprend la formule de fin et s’incline à son tour avec enthousiasme. Elle meurt d’envie d’entendre les deux autres histoires et le poème, mais la Reine en a décidé autrement. Remerciant les nourrices d’un simple hochement de tête, elle se détourne lentement, son corps énorme frôlant les parois de sa chambre.

-Déménager la colonie, murmure-t-elle pensivement. Nous ne pouvons pas partir du jour au lendemain, sans savoir où établir notre futur territoire… Comment transporterions-nous les bébés ? Et nos cultures, et nos élevages ?
-Ma Reine, intervient la soldate d’une petite voix.
-Nous pourrions plutôt creuser plus profond comme cette ouvrière. Mais jusqu’où aller pour être hors de portée ?
-Ma Reine ! Répète la soldate un peu plus fort.
-Quoi, tu as une meilleure idée ?
-Nous pourrions partir en guerre contre eux.
-Contre… les géants-debout ?
-Eh bien, oui ! Nous savons qu’ils sont mortels et qu’ils possèdent quelques vulnérabilités. Et nous les surpassons nettement en nombre !

Soudain, elle imagine les récits des nourrices. Une soldate parvient à nouer une alliance planétaire et inter-espèce face à la plus grande menace que ce monde ait connue. Sur ses conseils, la Reine pactise avec le peuple rouge pour faire usage de leur venin au combat. Une armée immense et grouillante se rue d’un seul mouvement sur les géants-debout, les recouvre entièrement et s’engouffre à l’intérieur des orifices pour taillader dans la chair tendre… Les corps titanesques se convulsent l’un après l’autre, et les guerrières pataugent dans les restes de leurs ennemis, faisant de chaque victoire un festin.  Quel merveilleux carnage !

-Ou nous pourrions attendre, suggère la plus vieille des nourrices, la tirant brutalement de sa sanglante rêverie.
-Attendre ? Dit la Reine.
-D’autres espèces encore plus grosses ont jadis parcouru le monde et ont été emportées par des cataclysmes. Nous leur avons survécu, si petites et fragiles que nous soyons. Lors de la prochaine grande extinction, les géants-debout disparaîtront certainement.
-Mais cela pourrait prendre…
-Oh, bien des milliers de milliers de saisons. Mais nous avons tout notre temps.
-Attendre… Répète la Reine avec un peu plus de conviction.

En un instant, la soldate voit son rêve de gloire partir en fumée. La Reine a scellé leur destin. Que faire sinon s’y plier ? Désobéir, se révolter… Ces mots n’existent pas dans la langue de son espèce.

C’est ainsi qu’en ce soir de mai 1968, le peuple fourmi laissa à l’espèce humaine un sursis. Les hommes purent continuer à désobéir, se révolter, à échanger pavés et bombes lacrymogènes au nom de la liberté et de la lutte des classes… Pour encore quelques milliers d’années.

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De l’autre côté du miroir

Lorsque Mr Tulgey sonna à la porte de la vaste demeure de Miss Liddell, muni de son calepin et de son appareil photo, il fut accueilli par une gouvernante presque aussi antique que la demoiselle elle-même. La vieille femme, à moitié sourde et passablement rabougrie, l’introduisit dans le hall carrelé de noir et de blanc, le débarrassa de son manteau, de son chapeau et de son parapluie et l’abandonna là un long moment. Il piétina sur place, rajusta sa cravate, corrigea un épi imaginaire dans sa coiffure impeccable puis s’enhardit à faire le tour de la pièce. Son œil de journaliste examina les tableaux fantaisistes, les livres dans les petites étagères, les lampes rutilantes qui semblaient avoir tout juste fait connaissance avec la fée électricité. Les grandes fenêtres derrière lui diffusèrent soudain un flot de lumière tandis que s’évanouissait enfin le crachin qui l’avait accompagné sur les routes bourbeuses de la campagne anglaise.

L’écho de pas rythmés par le choc d’une canne le fit sursauter et il réintégra aussitôt l’entrée. Miss Liddell apparut, élégante dans une robe d’un autre âge à la teinte bleue légèrement fanée. Ses yeux clairs, bien que très enfoncés dans son visage ridé, brillaient avec une certaine malice. La demoiselle conservait un maintien irréprochable, les cheveux noués en un chignon blanc et garnis d’un joli ruban de soie noire. Le jeune journaliste lui serra doucement la main tout en inclinant la tête.

– Tous mes respects, Miss Liddell. Je suis Mason Tulgey, reporter à l’Oxford Mail. Je suis ici pour…
– Je sais pourquoi vous êtes ici, Mr Tulgey. Vous me l’avez parfaitement exposé la semaine dernière au téléphone.
– Alors permettez-moi, Miss, de vous souhaiter un très bon anniversaire, répliqua le jeune homme sans se laisser démonter.
– Oui, oui, me voilà aussi vieille qu’une tortue ! Heureusement, je n’en éprouve pas la même mélancolie… Cent ans, voyez-vous cela ! Allons, venez avec moi. Nous allons commencer par faire le tour de la propriété, puis nous prendrons le thé.

Mr Tulgey la suivit dans un long couloir puis dans une série de grandes pièces à la décoration exquise bien que démodée. Il eut à peine le temps d’admirer les meubles vernis, les tentures et les lustres que la vénérable dame l’entraînait déjà par une porte dérobée jusque dans le jardin.

– Voyez-vous, Mr Tulgey, le manoir appartient à ma famille depuis des siècles et je ne m’y entends pas du tout en termes d’aménagement et de décoration. Mon véritable territoire est, et a toujours été, ici.

Tout autour d’eux, un parterre de fleurs s’étendait en une immense tapisserie légèrement secouée par le vent où le soleil faisait étinceler les gouttes de pluie. Les corolles des lys et les vrilles délicates des narcisses s’épanchaient, les pâquerettes, les anémones et les violettes pointaient leurs pétales, les campanules agitaient leurs clochettes… Le tout dégageait un parfum suave, humide et enivrant. Un immense bosquet de roses blanches s’épanouissait au bout de ce charmant tableau, marquant l’entrée d’un labyrinthe végétal soigneusement taillé en haies régulières. Plus loin encore, une forêt de feuillus grignotait le domaine de la famille Liddell.

– Vous avez de la chance, les fleurs de mai sont très vives cette année, déclara simplement Miss Liddell en l’entraînant sur un sentier presque invisible.

Ils mirent un long moment à traverser car la maîtresse de maison se penchait régulièrement pour murmurer quelques mots en caressant les tiges graciles et les boutons délicats.

– Le secret, c’est de leur parler régulièrement, commenta-t-elle encore. Les fleurs ne sont jamais aussi belles que lorsque leur vanité est comblée par des compliments. Un défaut regrettable que j’ai le plaisir de ne pas partager.

Ne sachant quoi répondre, le journaliste fit mine de s’adresser à son tour à une gentiane et eut soudain l’impression que sa tête en trompette s’inclinait légèrement sous l’effet de son attention. Saisi, il ne s’aperçut pas immédiatement que la vieille dame l’avait distancé et pénétrait dans le labyrinthe sans lui.

Le temps qu’il se redresse et regarde autour de lui, Miss Liddell semblait s’être évanouie, comme avalée par la terre. Il s’empressa de franchir l’entrée du labyrinthe et fit face à trois passages entourés de haies si hautes et épaisses qu’il lui était impossible de les franchir de quelque manière que ce soit.

– Miss Liddell ?

Sa voix semblait étouffée par les murailles végétales. Il entendit toutefois un bruissement sur sa gauche qui le décida à emprunter ce chemin. À peine avait-il fait une vingtaine de pas qu’un lapin jaillissait devant lui et filait tel un éclair entre ses jambes. Il poussa un couinement de surprise et manqua de tomber à la renverse. Reprenant avec peine un peu de sa contenance, Mr Tulgey poursuivit dans la même direction d’un pas moins assuré. Sur son passage, une quantité invraisemblable de rongeurs fuyaient : campanules, petites souris, même un loir effarouché ! Le jeune journaliste remarqua également des nichoirs et des mangeoires installés à même les haies dans lesquels s’ébattaient toutes sortes de petits oiseaux qui s’envolaient à son approche. Bientôt, il se surprit à les envier : quelle que soit la direction choisie, il se sentait plus perdu que jamais. Les embranchements se succédaient les uns aux autres alors qu’il aurait dû depuis longtemps avoir atteint les limites du labyrinthe. De l’extérieur, il n’aurait jamais imaginé qu’il eût une telle circonférence !

La lumière du jour commençait à décliner et il finit par s’asseoir sur une petite pierre, découragé. Il s’épongea le front et étira ses jambes douloureuses. La bandoulière de la sacoche contenant son appareil photo lui avait meurtri l’épaule. Il commençait à croire que la vieille dame venait de l’enfermer dans l’un de ses contes. N’avait-elle pas écrit une histoire de labyrinthe infini ? La fatigue engourdissait sa raison. Mr Tulgey songeait désormais qu’il risquait de passer la nuit ici, peut-être même qu’il y mourrait de faim et de soif, perdu à jamais…

Le craquement d’une brindille lui fit relever la tête. Il identifia la direction et se releva d’un bond.

– Miss Liddell ? Appela-t-il désespérément.

Un simple frémissement lui répondit. Il emprunta un nouveau passage au pas de course. Parvenu à un embranchement, il fut guidé par une série de bruits de branches, parmi lesquels il crut même discerner un petit rire. Et enfin, après une suite de corridors particulièrement étroits, il parvint au centre du labyrinthe, où Miss Liddell l’attendait, assise sur les marches d’un ravissant kiosque à musique, sa canne posée sur les genoux.

– Eh bien, vous voilà enfin Mr Tulgey.
– Je suis désolé, haleta-t-il. M’étais… perdu…
– C’est bien ce qu’il me semblait, répliqua-t-elle avec un sourire amusé. J’ai même dépêché Chafouin pour vous amener jusqu’ici.
– Chafouin ? Je regrette, je n’ai croisé personne.
– C’est tout à fait normal. Je suis ravie qu’il ait pu vous aider. Chafouin adore guider les voyageurs, mais il a une fâcheuse tendance à les envoyer dans des directions totalement fantaisistes. Peut-être sait-il lire ce que notre cœur désire à notre insu et nous indique-t-il ainsi la route pour poursuivre notre quête inconsciente ?

Totalement démuni, épuisé et en nage, Mr Tulgey fit un vague signe de tête qui pouvait tout aussi bien être un signe d’approbation ou de dénégation. Il remarqua alors que le kiosque abritait un miroir de très belle facture, aussi grand qu’un homme. Sa curiosité  l’emporta sur la fatigue et il s’approcha, comme hypnotisé. Il s’aperçut bientôt que le contour du miroir, le sol et le plafond ne faisaient qu’un. Des circonvolutions de pierre semblables à des lianes ancraient solidement l’objet en haut et en bas et couraient sur le kiosque pour se perdre dans l’herbe.

– Quelle merveille, murmura le jeune homme. Il s’approcha jusqu’à ce que son reflet apparaisse.
– Qu’y voyez-vous ? Demanda la vieille dame doucement.
– Que voulez-vous dire ? Je m’y vois, moi !

Miss Liddell eut l’air déçu et changea de sujet.

– Que pensez-vous de cet endroit pour votre photographie ? C’est bien pour cela que vous êtes venu, non ?
– Oh… Oui, bafouilla-t-il.

Il sortit son Leica tandis que la vénérable demoiselle s’installait, l’air très digne. Il choisit soigneusement son emplacement afin de ne pas être pris dans le reflet du miroir. La lumière printanière retombait joliment sur la scène. Il fit la mise au point, s’efforça de raffermir sa prise et colla son œil contre l’appareil. Un claquement immortalisa Miss Liddell immédiatement. Par précaution, il fit plusieurs autres clichés. Son professionnalisme avait repris le dessus et il affichait de nouveau son aplomb d’antan. Enfin, ce fut terminé et il rangea précautionneusement son matériel, certain d’avoir fait un très bon travail.

– Je pense qu’il est temps pour nous de prendre le thé, conclut Miss Liddell.

Elle lui prit le bras, le conduisit vers un nouveau chemin et ils furent sortis du labyrinthe en moins de deux minutes, ce que Mr Tulgey s’efforça de ne pas remarquer. Ils retraversèrent rapidement le champ de fleurs, dérangeant de nouveau des rongeurs et des oiseaux venus croquer les fruits de la nature. Ils s’installèrent dans un joli salon garni de fauteuils moelleux. Le journaliste admira d’emblée une maison de poupée posée à même le sol, qui semblait représenter avec exactitude la demeure dans laquelle ils se trouvaient. Puis il s’aperçut que la table avait été dressée. Devant la théière fumante, un petit écriteau disait « Buvez-moi » tandis qu’une assiette de biscuits était agrémentée d’un « mangez-moi ».

– C’est une petite plaisanterie de Marianne, ma gouvernante. Elle dit que parfois je perds la tête et que je pourrais en oublier de manger et de boire. Allons, ne prenez pas cet air choqué ! Nous partageons cette maison depuis tant de temps qu’on nous dirait presque sœurs. Et ses gâteaux sont fameux, goûtez-les donc !

Mr Tulgey servit le thé fumant dans les tasses de porcelaine, versa le lait et grignota un biscuit. Il s’aperçut soudain que cette folle équipée dans le jardin l’avait affamé et il engloutit la moitié de l’assiette tandis que la vieille dame se contentait de picorer les pâtisseries et de siroter le quart de sa tasse. Enfin, le journaliste se sentit suffisamment remis pour commencer son interview.

– Miss Liddel, nous vous connaissons à travers votre œuvre, notamment vos contes fabuleux qui ont tour à tour fait rêver et cauchemarder tous les enfants du pays et même du monde, mais vous avez toujours été très secrète concernant votre vie privée. Pourtant, j’imagine qu’en cent ans vous avez dû vivre bien des aventures ! Accepteriez-vous de nous parler un peu de vous aujourd’hui ?
– Mr Tulgey, si vous me connaissez à travers mes contes, il n’y a rien que vous ne sachiez sur moi. Mes aventures, comme vous le dites, je les ai racontées. Je n’ai aucun secret pour mes lecteurs.
– Pourtant je sais que nos abonnés brûlent de connaître votre parcours. Par exemple, avez-vous voyagé ?
– Oh, oui, énormément. Mais je vous l’ai dit, tout est dans mes livres.
– J’ai eu la chance d’entrapercevoir votre magnifique propriété. Pourriez-vous nous décrire le quotidien d’une célèbre romancière ?
– Oh, est-ce vraiment intéressant ?
– Je me permets d’insister.
– Eh bien… Je vis ici avec Marianne. Je passe mes journées à me promener dans le jardin ou à préparer la maison de poupée que voici. Parfois j’écris dans le labyrinthe, parfois dans ma chambre. Et à cinq heures, je prends le thé avec mes amis.
– Vos amis ?
– J’ignore pourquoi ils aiment tant me rendre visite alors que tout est tellement ennuyeux ici. C’est sans doute un peu grâce aux gâteaux de Marianne. Je leur ai demandé de ne pas venir à plus de cinq à la fois, sinon ils me retourneraient la maison. Ils ont établi un tour de rôle fondé sur un système de danse et de récitation que je ne saurais vous expliquer. On se raconte des histoires, on chante des chansons, et parfois on joue aux cartes ou au croquet.
– Viendront-ils aujourd’hui ?
– Bien sûr que non ! C’est mon anniversaire !
– Ils ne viennent jamais pour votre anniversaire ?
– Absolument jamais. Quel intérêt de faire la fête pour son anniversaire quand on dispose de trois cent soixante-quatre autres jours de non-anniversaire ? C’est ce que dit toujours mon ami le Chapelier.

Marianne apparut alors, poussant péniblement un chariot sur lequel elle entassa les assiettes et les tasses.

– Marianne, n’oubliez pas de déposer le reste du lait dans le jardin à l’attention de Chafouin.
– Oui, oui, Madame, je vais donner du lait à votre chat imaginaire, grinça l’intéressée.
– Ce n’est pas parce que vous ne le voyez pas qu’il n’existe pas.
– Bien sûr, Madame. Il existe tout autant que ce Chapelier Toqué dont vous me rebattez les oreilles, le Lièvre de Mars, le Loir, le Dodo, le Griffon, la Tortue à la Noix, Tweedledee et Tweedledum et surtout, surtout la Reine de Cœur !
– Marianne, je vous en prie, ne vous donnez pas en spectacle.

Soudain très mal à l’aise, Mr Tulgey décida d’abréger son interview. Tout en remerciant chaudement son hôtesse, il se demandait bien ce qu’il pourrait inventer pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs sans froisser la romancière. Heureusement – ou malheureusement – Alice Liddell s’éteignit le soir même, ce qui lui permit d’écrire un long hommage dans lequel il se garda bien de mentionner cette étrange conversation.

Dans la foulée, il développa les photos prises dans le labyrinthe. Elles étaient très réussies : la vieille dame semblait lui rendre son regard. Dans ses pupilles limpides, il ne voyait nulle trace de folie. Une vague de tristesse l’envahit. En dépit de l’aspect catastrophique de cette entrevue, Alice lui avait plu. Il se rappela les contes qu’il avait dévorés étant petit et qui lui avaient donné le goût de l’écriture et de l’aventure. Soudain, il crut comprendre ce qu’elle avait voulu dire : avant même de la rencontrer, il la connaissait déjà. Chaque page de son œuvre était un reflet de sa personnalité, où l’impertinence et la distinction s’affrontaient dans la plus parfaite harmonie.

Fixant toujours la photo, il remarqua soudain que dans le miroir, un sourire de chat se dessinait…