La cuvée du fantôme

« Vous voulez que ma femme devienne un légume !? »

Philippe avait baissé sa garde en entrant dans le hall, frappé par l’odeur de médicament et de vieille personne. Sa mémoire s’était efforcée de s’ajuster aux changements opérés dans l’ancienne bibliothèque. Marianne, en se matérialisant en haut de l’escalator, lui avait adressé un petit clin d’œil. Au milieu de cette foule de gens en blouse ou en pyjama, elle paraissait légèrement pâle, comme une photographie oubliée au soleil. Il avait failli lui répondre par un signe de tête mais s’était repris à temps. Et voilà que ce type idiot, remarquant son air perdu, s’efforçait de l’entraîner vers un dortoir sans lui permettre d’en placer une. Sa tête d’endive au cheveu rare et sa blouse verte avaient fait remonter dans l’esprit de Philippe cette phrase hurlée au nez d’un employé de mairie quatre mois plus tôt, mélangeant passé et présent. D’une bourrade, il l’envoya valdinguer et aussitôt le brouillard se dissipa. Épuisé, il s’épongea le front et reprit son souffle en se retenant au mur. Fichus épisodes ! Malgré les paroles rassurantes du toubib, Philippe ne parvenait pas à s’y faire. La moindre odeur familière, le plus petit sentiment de déjà-vu faisaient jaillir des souvenirs plus vrais que nature.

– Désolé, maugréa-t-il à l’intention de l’indélicat qui s’était retrouvé les quatre fers en l’air.
– Hey, Enzo, ce n’est pas un résident ! claironna une voix derrière eux.

Une jeune femme s’avançait d’un pas énergique dans le couloir. Ses cheveux bleus encadraient un visage doux et rond constellé de piercings. Même ses yeux souriaient, ce qui plut immédiatement à Philippe. Elle tendit une main qu’il serra sans hésiter, puis aida son collègue à se relever.

– Je m’appelle Apple, je suis responsable des personnels. Enzo, ici présent, supervise les résidents. Dans cette famille de fous, nous sommes en quelque sorte les parents !
– Enchanté…
– On va aller dans mon bureau pour un peu d’administratif, puis on t’affectera à tes missions dès cet après-midi.

Philippe la suivit docilement en gardant les yeux fixés sur le sol. Apple le conduisit jusqu’à un petit placard dans lequel un bureau, une imprimante et deux chaises remplissaient tout l’espace disponible. La jeune femme s’installa derrière son ordinateur et pianota à toute vitesse sur le clavier. Il s’assit, les mains sur les genoux et la contempla. Elle lui paraissait incroyablement jeune.

– Apple…
– Oui ?
– Je me demandais juste… Comme le fruit ?
– Nan, comme les smartphones. Mes parents sont dingues de la marque.
– Dingues tout court, grommela Philippe avant de se mordre la lèvre.

Mais Apple pouffa et répliqua :

– Toi, tu t’entendrais à merveille avec mon ami Tesla. Il roule dans une vieille Renault Mégane à essence juste pour mettre en rogne ses parents.

L’imprimante émit un petit ronronnement et la jeune femme en sortit une montre qu’elle lui tendit.

– Voilà ton outil de travail. Ça t’indique tes tâches, tes pauses, les noms des résidents qui nous réclament et le numéro de dortoir. Garde-la toujours à ton poignet pendant tes heures de travail. Ça monitore aussi ton rythme cardiaque et ta tension, compte tes pas et les calories que tu brûles. Si tu tires au flanc, je le saurai !
– Et… ça donne l’heure, aussi ?

Apple rit de nouveau et acquiesça.  Elle puisa également une blouse à sa taille dans un tiroir et la lui donna. Puis, sans ajouter un mot, elle se pencha vers lui et le dévisagea longuement. Ses prunelles couleur chocolat semblaient le passer aux rayons X. Il s’agita, soudain mal à l’aise. Enfin, elle parla.

– Tu sais, Philippe, quand on m’a annoncé qu’on allait enfin m’affecter un nouvel employé, j’ai sauté de joie. Mais… Ne le prends pas mal, hein, mais je ne m’attendais pas à… à toi, quoi.
– On m’a jugé apte à travailler.
– D’accord, mais… Quel âge as-tu ? Ce n’est pas indiqué dans ton dossier.
– Quel âge me donnes-tu ?
– Ah, tu veux jouer à ça ? Voyons… Des cheveux gris mais fournis, quelques rides plutôt bien colmatées, une démarche assurée, tout est là pour faire croire que j’ai affaire à un jeune homme ! Mais je ne suis pas dupe de ton lifting, bien qu’il soit particulièrement réussi. Il y a quelque chose qu’on ne peut jamais rajeunir : le regard. Tu as des yeux qui ont vu passer beaucoup, beaucoup d’années…
– Tu ne crois pas si bien dire.
– Alors, voici mon estimation. Je dirais que tu as 75 ans. Mais je dois avouer que tu es vraiment bien conservé !
– Je te remercie. Je suis né en 1957.

La bouche d’Apple s’affaissa. Elle tapota sur quelques touches de son clavier, comme pour être sûre, puis secoua la tête.

– Ce n’est pas possible.
– C’est l’absolue vérité. Quand je suis né à Bordeaux, le Pont d’Aquitaine n’était qu’un projet, des bateaux s’amarraient sur les quais et toutes les rues du centre-ville étaient pavées. J’ai 93 ans. Veux-tu connaître mon secret ?
– Dis-moi tout !
– Le gouvernement a fait de moi le premier cyborg de l’Histoire. J’ai un cœur à double pistons, des poumons en titane, je peux voir dans le noir, entendre à travers les murs, sentir l’odeur de ton savon et faire un saut périlleux arrière sans y penser. Ah, et on m’a implanté une carte mémoire de 5 000 téraoctets dans le cerveau.
– Ça alors… Le premier cyborg… Mais pourquoi toi ?
– Ils cherchaient un vieux en pas trop mauvais état pour conduire une expérience. Il se trouve que j’ai récemment fait parler de moi à cause d’un petit désaccord avec les services municipaux, c’est comme ça qu’ils m’ont trouvé.

Il se raidit imperceptiblement, résistant aux images que sa mémoire tentait de faire surgir. S’il avait pu, il aurait fait disparaître ce terrible matin où il s’était éveillé dans leur lit avec cette petite chose glacée glissée dans son cou. La main de Marianne… Depuis plus d’un an, elle avait cessé de le reconnaître et de lui parler, et pourtant son dernier geste avait été le tendre écho de milliers de mouvements semblables, au cours des soixante-dix ans qu’ils avaient partagés. La main de Marianne sur sa nuque, le plus sûr moyen de calmer ses colères et d’adoucir ses tristesses… Philippe respira un bon coup et repoussa doucement les souvenirs qui tentaient d’effleurer son esprit.

– Ma femme est… Ma femme est morte il y a quatre mois d’une maladie dégénérative. Cette saloperie l’a dévorée pendant douze années jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle. Le toubib l’a diagnostiquée après un accident et nous a recommandé une maison de soins. Mais on n’a pas pu se résoudre à se séparer, alors je me suis occupé d’elle. Je n’osais pas la quitter un seul instant, j’avais trop peur qu’il arrive un nouveau malheur. On se faisait tout livrer. J’ai rempli sa chambre de livres pour qu’elle ne s’ennuie pas. Et quand elle n’a plus eu la force ni la patience, je lui ai fait la lecture. Ces foutus bouquins ! Des jours, des années durant. Le chirurgien dit que c’est pour cette raison que la greffe de carte-mémoire a si bien tenu. Pendant que Marianne s’enfermait peu à peu dans sa tête, j’ouvrais la mienne à tous les vents. Et puis, un matin, elle n’était plus là.

Il avala sa salive et Marianne apparut auprès de lui, le visage lisse et éclatant de santé, comme il aimait se la rappeler.

– J’ai fini par appeler les pompiers. Un type de la mairie est venu remplir les papiers. Il parlait sans arrêt d’un jardin municipal, je n’y comprenais rien. Je n’avais pas mis les pieds dehors depuis douze ans, comment aurais-je pu savoir qu’ils avaient remplacé les cimetières par… par ça !

De nouveau, la phrase revint : « Vous voulez que ma femme devienne un légume !? ». L’idée de devoir se recueillir devant un parterre de salades l’avait rendu fou de rage. L’employé de mairie avait affirmé qu’il s’agissait d’un jardin floral, qu’on n’aurait pas l’idée de manger des légumes issus des cendres de… Enfin, vous voyez l’idée, mais tout ce qu’il voyait c’était qu’on lui enlevait Marianne, qu’on allait la brûler jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un tas de poussière vite emporté par le vent. Ses rugissements avaient retenti dans toute la rue tandis qu’il chassait le petit bonhomme de chez eux. Finalement, la police était venue emporter le corps malgré ses protestations et il avait reçu quelques jours plus tard une invitation à assister à la dispersion des cendres, accompagnée d’une facture du crématorium municipal.

Après coup, il avait ressenti un brin de culpabilité. Marianne déplorait souvent ses colères subites. Elle n’aurait pas aimé qu’il s’énerve à son sujet. Aussi, quand d’autres hommes sont venus sonner chez lui, il leur avait fait un bon accueil. Mais ces personnes-là ne venaient pas de la mairie. Elles appartenaient au gouvernement.

Ils m’ont raconté que le pays souffre d’une grave crise car il n’y a plus assez de travailleurs pour le faire tourner. Il y a presque autant de retraités que de salariés ! Le Président a financé un programme expérimental pour remédier à cette situation : retaper les vieux pour les remettre au turbin et redresser l’économie. Si tout se passe bien avec moi, ils rendront ce programme public et proposeront, en échange de dix années de travail, de doter chaque volontaire des dernières innovations technologiques. Je venais de passer douze ans à regarder dépérir l’amour de ma vie, je n’avais pas l’intention de subir le même sort, alors j’ai accepté tout ce qu’ils m’ont proposé. Comme j’étais le premier, les chirurgiens ont testé sur moi un paquet d’inventions ! Et puis ils ont décidé qu’il était temps de me réintégrer dans la vie active. Mon ancien métier ne les intéressait pas mais mon expérience de garde-malade leur a donné l’idée de m’affecter à cet établissement.

Apple resta silencieuse un moment.

– Ouah… Dit-elle enfin.
– Tu l’as dit, bouffi, répliqua-t-il.
– Alors, qu’est-ce que ça fait ?

Il n’évoqua pas les déboires que sa mémoire boostée lui faisait subir. Parfois, il ne parvenait pas à faire la différence entre le présent et le passé… Mais cela ne la regardait pas. Et puis, le toubib avait dit que ça s’arrangerait.

– Le plus étrange, au final, a été de sortir de la maison. J’avais l’impression d’émerger d’un long coma et de me promener dans une ville à la fois immuable et sensiblement différente. Les bâtiments et les monuments sont les mêmes mais les commerces ont changé. Quant à la bibliothèque… Quand a-t-elle été fermée ?
– C’était juste avant l’élection du Maire Chaubert, du temps où la mairie cherchait à limiter les dépenses à cause de la grande crise climatoéconomique.
– Je suis bien content que Marianne n’ait pas vu ça. Elle y a travaillé pendant des années.
– Ces foutus bouquins, pas vrai ?
– Et l’un des fils Chaubert est devenu maire, alors ?
– Oui ! Il a renfloué les caisses avec sa fortune et depuis, Bordeaux est devenue la ville la plus prospère de France, et de loin !
– Sa fortune… Pourtant, je les ai connus au bord de la faillite.
– Ah bon ?
– J’étais leur voisin, un vigneron comme eux. En 2030, quand les exploitants ont déplacé leurs châteaux dans le Nord pour continuer à faire pousser du cabernet, Georges Chaubert, le père, a refusé tout net de les imiter. Quant à faire pousser du raisin d’Espagne, plus résistant aux nouvelles chaleurs, il n’en était pas question ! Il n’arrêtait pas de répéter que son domaine était son âme et qu’il comptait bien hanter les murs pour dissuader ses héritiers de faire de la piquette.
– Et toi, qu’as-tu fait ?
– J’ai vendu. Cet argent m’a été bien utile pour prendre soin de Marianne.
– La montre de Philippe émit un bip et afficha « pause ». Apple mit fin à leur entretien. Il profita de son temps libre pour se promener un peu dans le quartier Meriadeck qu’il avait si bien connu autrefois. Il inspecta les façades éblouissantes sous le soleil d’été, suivit du regard le tramway chargé de passagers et le ballet des voitures électriques. Quel calme, quel silence ! Les seuls commerces ouverts étaient des pharmacies, des magasins de prothèses diverses et variées et des cavistes. Une affiche devant le centre commercial proclamait une incroyable remise sur le rayon des plateformes motorisées : « retrouvez votre liberté d’antan avec ce fauteuil monté sur quatre roues motrices ! ».

De retour à l’entrée de l’ancienne bibliothèque – il ne parvenait pas à l’appeler maison de retraite – il découvrit un attroupement de journalistes échevelés et transpirants. Leurs chuchotements surexcités lui apprirent que le Maire Gustave Chaubert rendait actuellement visite au directeur de l’établissement. Curieux de voir ce qu’était devenu le cadet de son ancien voisin, Philippe prit l’escalator sans la moindre hésitation. Le bureau du directeur était fermé. Il s’assit dans un petit fauteuil de la salle attenante, plissa des yeux tandis que son oreille bionique s’ajustait et monta le volume à fond. Soudain, ce fut comme s’il se trouvait dans l’autre pièce, et la voix du directeur se fit entendre clairement.

– Je regrette, mais mes résidents sont tous en parfaite santé en ce moment.
– Ecoute-moi, espèce d’idiot. Nous devons absolument commencer la semaine prochaine, sinon tout sera foutu. Le timing est crucial !
– Je ne vois pas bien ce que je peux y faire, Monsieur le Maire.
– Tu ne veux pas voir, plutôt. Il m’en faut trois pour la semaine prochaine. Débrouille-toi.
– Mais… Vous ne voulez quand même pas que je… Que j’en…
– Fais ton boulot, imbécile, tu es bien assez payé pour ça ! Je te préviens, si je n’ai pas ce que je t’ai demandé avant lundi prochain, c’est toi que j’utiliserai.

La porte s’ouvrit brutalement et Gustave Chaubert sortit en trombe, ignorant totalement le vieillard assis près de l’entrée. Philippe resta pétrifié, jusqu’à ce que sa montre se mette à biper avec insistance pour lui intimer de se remettre au travail.

Tandis qu’Enzo lui faisait faire le tour du propriétaire, Philippe se demandait s’il devait parler à Apple de la conversation qu’il avait surprise. Il décida d’essayer de se renseigner sur les Chaubert auprès des résidents. La délicieuse Fatou, avec qui il joua au tarot, lui apprit que le Maire était connu pour sa très forte sensibilité écologique :

– C’est lui qui a eu l’idée des « jardins du souvenir » pour disperser les cendres des défunts, il a même financé sur ses propres deniers le crématorium municipal. Je crois qu’il va bientôt se présenter pour devenir Président de la République. Il peut compter sur mon vote !

Plus tard, il prit le thé avec Jeannette, une véritable mine d’informations :

– L’année qui a suivi la mort de Georges Chaubert, ses fils ont produit une petite vingtaine de bouteilles seulement, mais le vin s’est révélé d’une qualité exceptionnelle. Un véritable cabernet-sauvignon, tout droit issu d’un château bordelais ! Ils l’ont appelée la Cuvée du fantôme. Elle leur a rapporté un joli paquet, qu’ils ont réinvesti aussitôt dans des terres. Personne ne connaît leur secret, les analyses ne montrent rien de particulier. Moi je pense qu’ils ont trouvé une nouvelle technique d’irrigation pour rendre la terre plus fertile. Le fils qui a pris la direction du domaine, Martin Chaubert, est un petit malin…

Tout en faisant la toilette de Claudio, en regardant les photos de mariage de Blanche, en changeant les draps de Natacha, Philippe continua de poser des questions. Au bout de deux jours, il dut se rendre à l’évidence : la famille Chaubert, toute auréolée de mystère, était très populaire. Grâce à elle, Bordeaux était redevenue la Ville du Vin et avait retrouvé tout son éclat.

Pendant ce temps, Enzo l’observait, médusé. Les gestes de la nouvelle recrue trahissaient une longue habitude et son regard restait doux, même le jour où Nicole lui balança une compote à la figure. Jeudi, ils découvrirent la pauvre Jeannette morte dans son sommeil. Enzo vit passer dans les yeux de Philippe une expression terrible tandis qu’il caressait doucement le front paisible de leur doyenne. Il refit le même geste pour Jean-François, qui expira la nuit suivante. « Pas de chance pour ta première semaine, lui glissa-t-il. C’est assez rare que nous perdions deux résidents en si peu de jours ». Ils accueillirent l’après-midi même Ahmed et Maryline, les premiers noms d’une liste d’attente qui s’étalait sur plusieurs pages.

Philippe rentra chez lui le samedi soir et ne put supporter sa maison vide. L’instant d’après, Marianne apparaissait à la porte de la chambre, toute pimpante. Il passa la soirée à invoquer leurs plus beaux instants. Le lendemain, un peu honteux, il se rendit au jardin du souvenir pour tenter de se recueillir, mais rien ne lui rappelait son épouse dans ces parterres fatigués par la touffeur de la canicule. Les fleurs peinaient à soulever leurs corolles pâlichonnes malgré de fréquents arrosages. Pendant ce temps, son esprit ne cessait de le ramener à la famille Chaubert. Le lundi, il retourna travailler et apprit qu’Ahmed venait de décéder. Ses cartons n’avaient même pas été déballés.

Ce jour-là, Philippe travailla comme un automate. « Trois », avait dit Chaubert. Pouvait-il s’agir d’une coïncidence ? Il se repassa la conversation encore et encore. « Mes résidents sont tous en parfaite santé en ce moment » Mais pourquoi ? Le Maire voulait-il placer un parent qui serait sur liste d’attente ?

En fin de journée, son ouïe surdéveloppée capta un ronronnement puissant venu de l’extérieur. Ouvrant une fenêtre, il aperçut le camion frigorifique du centre de crémation. Il voulut s’éloigner avant de voir les corps des résidents passer, mais quelque chose d’indéfinissable l’arrêta. Une odeur familière venait de franchir le brouillard olfactif du bâtiment. Une fragrance agréable, mélange de terre et de… vigne. Le chauffeur du camion accepta le gobelet de café qu’on lui tendait, ce qui offrit quelques précieuses minutes à Philippe pour agir. Il se rua dans le bureau d’Apple.

– Philippe ? Qu’est-ce qui se passe ? Pas un autre décès, quand même ?
– Ton ami Tesla, il vit dans le coin ?
– Oui, pourquoi ?
– Dis-lui de venir immédiatement avec sa voiture !
– Mais pourquoi ?
– Question de vie ou de mort !

Curieusement, Apple n’insista pas. Elle sortit de sa poche un vieux téléphone à clapet et le porta à son oreille. Philippe ne tenait pas en place, l’odeur de terre se faisait plus forte, le bureau pâlissait soudain et…

Et Philippe se retrouva à genoux dans la terre fraîchement retournée, au beau milieu d’un champ de vignes. Ses mains serraient des poignées de poussière et des larmes inondaient ses joues. Au-dessus de lui, d’innombrables étoiles luisaient dans la nuit noire.

Que faisait-il là ?

Sa mémoire lui répondit aussitôt. Quand Tesla avait débarqué devant la bibliothèque dans sa vieille Renault déglinguée, le camion venait de partir, laissant derrière lui un sillage odorant que seul Philippe pouvait suivre à la trace. Ils avaient dépassé Pessac et s’étaient finalement arrêtés devant un immense portail, en pleine campagne. Philippe l’avait escaladé à toute vitesse, laissant sur le carreau un Tesla pantois.

De l’autre côté, il avait trouvé le crématorium. Longeant l’immense bâtiment, il avait alors réalisé qu’il marchait sur ses anciennes terres. Il s’était précipité vers le champ voisin, avait franchi d’un bond la clôture et fait quelques pas entre les ceps. Et soudain, une intense détresse s’était emparée de lui. Marianne avait surgi, plus réelle que jamais, et posé sa main sur son cou. Sa mémoire avait alors pris le contrôle pour faire défiler, l’un après l’autre, tous les indices qu’il avait récoltés.

Les poings dans la poussière, Philippe s’abandonna à ses facultés surnaturelles. Ses sens s’aiguisèrent et il ressentit la présence de centaines d’âmes éparpillées tout autour de lui. Parmi elles, Marianne s’éleva jusqu’à son oreille et lui souffla le secret des Chaubert.

Philippe se releva lentement. L’éclat de la lune masqua ses yeux et creusa les aspérités de son visage. Un vent soudain fit claquer sa blouse comme une cape. Il imagina les héritiers dans le château familial, mettant au point un plan pour conquérir la ville, et bientôt le pays. Que vaudraient leur argent et leur influence face au premier cyborg de l’Histoire ?

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La route des rêves brisés

Comment cet escarpin est-il arrivé là ? Chaque matin, le bus s’arrête à un feu et on peut apercevoir la petite tache d’un rose fané suspendue dans les ronces. Voilà près de six mois que Mylène l’a remarqué et depuis, elle imagine toutes sortes d’hypothèses, de la plus sordide à la plus farfelue. Une jeune femme revenant de soirée, suivie par des silhouettes sombres, qui se serait débarrassée de ses talons aiguille pour mieux courir. Un amoureux éconduit qui sème dans le paysage les effets laissés par sa belle. Une acheteuse qui, voyant deux paires gauches dans la boîte qu’elle vient d’acheter, en jette une dans un geste de colère. Ou bien une femme qui n’aurait qu’une jambe et qui…

Mais déjà le bus redémarre et tourne dans une nouvelle rue en vrombissant et tremblotant.  Elle aperçoit le deuxième jalon de son trajet : le vagabond qui tire un caddie rempli de livres près des quais. Elle lui adresse un salut en pensée, réconfortée par son immuable présence. Prochain arrêt : le graffiti sur les bureaux désaffectés, qui dit (faute incluse) : « aide la policice : tape-toi dessus ! ». Le bus fait une embardée pour éviter un scooter qui le dépasse par la droite en klaxonnant et Mylène doit se dévisser le cou pour ne pas le manquer. Les jurons du chauffeur attirent l’attention des passagers qui lèvent brièvement les yeux de leurs téléphones. Mylène, elle, réagit à peine. Elle cherche de nouveaux éléments insolites sur ce trajet qu’elle emprunte depuis déjà dix-huit ans. Mais en ce matin de novembre, le jour n’est pas levé et le brouillard adoucit les angles. C’est à peine si elle discerne l’ombre des poubelles qui débordent et les arbres nus de l’avenue.

Quelques instants plus tard, le bus s’arrête sur la place où ses congénères, perdus dans la brume, ressemblent à des baleines échouées autour desquelles une marée de personnes se déverse. Mylène  attrape sa sacoche et lance un « merci » par-dessus son épaule en descendant. Un vent glacé lui taquine le nez et s’insinue dans son cou tandis qu’elle slalome entre les travailleurs pressés d’attraper leur correspondance, les petits vieux insomniaques et les enfants surexcités. Un tramway pourrait l’amener jusqu’à l’agence, mais elle préfère passer par le pont plutôt que de se risquer dans une rame bondée. Elle est habituée à emprunter ce trajet avec ses petites chaussures noires à talons, qui pleuve ou qu’il vente.

Elle s’engage sur la grande passerelle de pierre et plonge dans un monde fait de faibles lueurs et de tons noirs et gris, d’où émergent quelques joggeurs en tenue flashy. Les rumeurs faiblissent, remplacées par le timide grondement de l’eau en-dessous et le claquement de ses talons sur le béton pailleté de givre. Elle avance d’un bon pas pendant de longues minutes, luttant contre le vent glacé qui lui arrache quelques larmes. Elle ne discerne de la rive gauche que les halos réguliers des lampadaires peu à peu avalés par l’obscurité.

Son pied rencontre une marche, puis une deuxième. Mylène quitte le pont, rejoint le passage piéton et devine en face une petite tache rouge qui luit faiblement. Il n’y a aucune voiture, ni même aucun passant. Et pourtant, le feu reste obstinément rouge. Les secondes s’égrènent et Mylène patiente sans remuer d’un cil, tandis que la bise lui croque les joues.

Le feu reste rouge.

Mylène ne bouge pas. Son souffle dessine des arabesques dans l’air.

L’avenue est toujours déserte et silencieuse.

Elle pourrait tout aussi bien traverser… Mais si une voiture surgissait soudain, des tréfonds de la brume ? Elle l’apercevrait bien trop tard. Finalement, Mylène fait un quart de tour sur sa droite, la sacoche serrée contre sa poitrine, et progresse jusqu’au prochain passage piéton. Dans le silence ouaté, ses pas émettent un drôle de crissement, comme si elle piétinait de minuscules cristaux de glace. A son grand soulagement, elle aperçoit la lueur verte qui l’autorise à traverser. Elle dérape légèrement sur le goudron, se rétablit en un clin d’œil et atteint le trottoir d’en face indemne. Nouveau quart de tour, sur la gauche cette fois, et ses yeux rencontrent un feu rouge. Laissant échapper un grognement exaspéré, Mylène inspire plusieurs fois rapidement par le nez. Un bref coup d’œil à son poignet lui apprend qu’il ne lui reste plus que sept minutes pour arriver à l’agence si elle veut prendre un café avant son premier rendez-vous.

Mylène déchiffre tant bien que mal le nom de la rue qu’elle s’apprête à emprunter : « Venelle de la clef des champs ». Bien que poétique, ce nom ne lui évoque rien. La pensée réconfortante d’une tasse fumante la décide et elle s’avance courageusement. Le passage dessine une ligne droite prometteuse, puis s’incline brutalement, se tortille et se contorsionne, l’entraînant toujours plus loin sans sembler vouloir rejoindre une artère familière. Le claquement des talons de Mylène ricoche mollement sur les parois des échoppes de pierre rigoureusement identiques, fenêtres éteintes et portes closes. Enfin, un nouveau carrefour embrumé émerge devant elle, et Mylène entreprend de déchiffrer les panneaux bleus.

« Rue Par-ci, Impasse Par-là… C’est une plaisanterie ou quoi !? »

Avec un brin de nostalgie, Mylène se rappelle des colonies de vacances pour aventuriers en herbe où on lui avait appris à s’orienter avec la mousse des arbres et les étoiles. Enfant, elle ne sortait jamais sans sa petite boussole léguée par son grand-père. Qu’était-elle devenue, d’ailleurs ?

Mylène se secoue. Le froid risque de la transformer en glaçon si elle continue à hésiter sur la direction à prendre. Elle hume l’air, se concentre de toutes ses forces et finit par prendre à gauche, Rue Par-ci. La lumière grisâtre du jour lui permet à peine de distinguer les pavés et elle se tord les chevilles sur la route irrégulière. Une sueur glacée coule dans son dos tandis qu’elle progresse en trébuchant avec l’impression d’être juchée sur des échasses. La bride lui scie les pieds et ses talons semblent traversés par une décharge électrique à chaque pas. Les intersections s’enchaînent et le brouillard persiste à ne laisser deviner que des façades décolorées. Pas l’ombre de la queue d’un chat dans ce maudit quartier et il est désormais trop tard pour son café… Son premier rendez-vous aurait déjà dû commencer.

Mylène s’engage sur une petite place grise et se laisse tomber sur un banc providentiel. Avec un gémissement, elle retire l’une de ses chaussures et se masse le pied. À travers le collant, elle sent déjà une ampoule là où la bride a frotté. Soudain, un bruit strident la fait bondir. Son téléphone portable ! Comment avait-elle pu l’oublier ? Elle fouille frénétiquement sa sacoche mais la mélodie s’interrompt à l’instant où elle parvient à mettre la main dessus. Composant immédiatement le numéro de l’agence, elle se relève en claudiquant à la recherche d’un nouveau panneau. Elle le trouve enfin, Place des pas perdus, quand on décroche.

– Allô, c’est Mylène, je suis désolée d’être en retard mais je me suis perdue. Pourriez-vous…
– Perdue ? La coupe son interlocutrice. Mais pourquoi ?
– Eh bien, j’ai voulu faire un petit détour, et…
– Tu as fait un petit détour, toi ? réplique la voix, visiblement amusée.
– Qu’est-ce que vous… Oh, je n’ai vraiment pas le temps, pouvez-vous me guider jusqu’à l’agence ? Je suis…
– Si tu t’es perdue, il va falloir te retrouver !
– Oui, c’est ce que…
– Le mieux, c’est de retourner en arrière. Bonne chance ! Claironne la voix avant de raccrocher.

Et le téléphone s’éteint. Mylène tente vainement de le ranimer mais l’écran reste noir. Furieuse et déboussolée, elle retourne à son banc. Elle cherche à tâtons sa chaussure mais ne la retrouve pas. « C’est pas vrai, c’est pas vrai… » Gémit-elle. De rage, elle arrache sa jumelle encore à son pied et la jette de toutes ses forces dans le brouillard. Celui-ci l’avale sans un son.

Assise sur le banc, le dos glacé et les pieds douloureux, Mylène finit par se calmer. Elle étudie calmement les solutions et décide de suivre le conseil de son interlocutrice. Si elle parvient à revenir jusqu’au quai, il lui sera facile de retrouver le chemin de l’agence. Et qu’importe ses rendez-vous ; elle aura bien mérité son café !

Se remettant debout, elle éprouve du bout des orteils la pierre douce des pavés à travers ses collants. Le sol n’est pas si froid, finalement. Elle revient sur ses pas et s’engage résolument dans le labyrinthe, se repérant sans trop de mal dans le dédale. Elle se surprend même à sourire en s’imaginant raconter son périple aux collègues. Sans ses chaussures, elle marche bien plus librement. Inconsciemment, elle laisse sa sacoche se balancer au bout de son bras et fredonne un petit air qu’elle avait appris en colo.

Le brouillard commence enfin à se dissiper et le monde reprend des couleurs. La chansonnette faiblit, puis s’éteint au bout de ses lèvres. Sous les arabesques blanches se dessinent des détails que son œil exercé ne peut ignorer. C’est d’abord un portail en fer forgé qui attire son attention : aucune clôture ne l’entoure, il est simplement planté au bout d’une allée. Sur le trottoir, l’ombre de dizaines de passants pressés apparaît comme une flaque mouvante. Un lampadaire brille encore à un coin de rue, mais la surface de son globe jaunâtre est couverte de cratères et il est suspendu dans les airs.

Mylène sent l’angoisse s’insinuer dans sa gorge. Elle ne pense plus à ses rendez-vous ou à son café. Elle s’arrête de nouveau et s’agrippe à un panneau de signalisation représentant un enfant perché sur un oiseau géant. Le métal froid, à la peinture écaillée, est bien réel. Mais c’est impossible ! Ces choses-là n’existent pas !

Elle reprend son chemin d’un pas incertain et découvre un jardin au bout de la rue. Les plantes la dépassent d’une bonne tête mais cinq petits sentiers serpentent dans les broussailles. Un écriteau est planté à l’entrée, sur lequel elle déchiffre « chemins des possibles ». Elle hésite.

Si tu es perdue, il va falloir te retrouver, susurre une petite voix dans son esprit.

J’aimerais bien qu’on me retrouve, pense-t-elle, mais il n’y a personne. Timidement, elle s’engage sur l’un d’eux. Le jardin débouche presque aussitôt sur une forêt de pins. L’air embaume la résine et le parfum des goûters de l’été. L’endroit lui semble à la fois familier et lointain. À travers les rangées d’arbres, elle aperçoit un campement de tentes. Il y a là-bas de la vie, des éclats de rire et des chansons. Mylène hésite… Et finit par se frayer un chemin dans les broussailles. Les branches s’accrochent à son manteau, et elle l’abandonne d’un haussement d’épaules. Elle lâche également sa sacoche sans même y prêter attention. Mylène ne lutte pas seulement contre la forêt ; une force invisible retient sa progression, comme les ficelles d’un marionnettiste. L’élastique retenant ses cheveux cède et une cascade brune, striée de fils blancs, se répand sur ses épaules. Ses collants sont en lambeaux. Enfin, elle pose le pied dans la clairière où les tentes sont dressées.  Aussitôt, elle entend, tout près, un jeune garçon demander :

– Et toi Mylène, tu veux faire quoi plus tard ?
– Huuuuum, essploratrice ! Claironne une petite voix.
– Exploratrice ?
– Voui !
– N’importe quoi, se moque le garçon. Il n’y a plus rien à explorer, l’Homme est déjà allé partout. Va falloir trouver autre chose !

Et le campement se dissout dans les fougères, laissant Mylène plus seule que jamais. Se raccrochant au tronc d’un arbre gluant de résine, la jeune femme reprend son souffle. Elle a toujours eu l’impression de se souvenir parfaitement et avec bonheur des colonies de vacances, des chansons qu’on chantait en cœur et des jeux que l’on faisait en équipe. Et pourtant, l’évocation de son premier rêve brisé vient de lui transpercer la poitrine avec une telle violence que les larmes lui sont montées aux yeux.

Les buissons s’écartent autour d’elle, faisant réapparaître le sentier. Son instinct lui souffle de le suivre. Le mieux, c’est de revenir en arrière, avait dit la voix au téléphone. Et soudain, elle a l’impression de comprendre.

Sous les pieds de Mylène, la terre se change progressivement en sable. Elle se concentre sur ces étés où, enfant, elle s’inventait toutes sortes d’aventures. Une cabane de branchages émerge sur sa droite. Sur sa gauche, un plouf accompagné d’un éclat de rire retentit. Elle entend un adulte s’exclamer « Elle n’a peur de rien, celle-là ! » Son ton est plus admiratif que désapprobateur. Celle-là, c’était moi, se dit Mylène. Moi, avant que je me perde.

Le sol monte progressivement, la forêt s’éclaircit puis laisse la place à la dune. Mylène gravit la pente. Essoufflée, échevelée, elle parvient au sommet et offre son visage rougi à la caresse du vent salé. À perte de vue, l’océan étend sa robe verte et grise aux dentelles d’écume. Mylène-enfant ne connaissait qu’une manière de descendre. Mylène-adulte se débarrasse de ses collants et s’élance. Son corps est attiré vers le bas mais ses jambes tricotent à toute allure, effleurent à peine le sable avant de rencontrer la mer dans une gerbe d’éclaboussures. Debout dans l’eau, elle sent sa respiration se calmer progressivement et, pensivement, elle contemple l’horizon où des bateaux fantomatiques se croisent.

Et maintenant, il faut que je me retrouve, pense-t-elle. Voyons, à quel moment ai-je bien pu me perdre ?

Le vent lui chuchote à l’oreille un indice :

– Tu sais ce que tu as, mais pas ce sur quoi tu pourrais tomber si tu changes…
« Ça pourrait être pire », complète-t-elle aussitôt. Mes parents disaient souvent ça. Enfin, jusqu’à ce qu’ils se séparent. Ils ont cessé de suivre leur propre conseil…
Mais toi…
Mais moi, j’ai continué. Quand j’ai trouvé mon appartement, mon travail… Je les ai gardés tous les deux. Pendant dix-huit ans.
Et alors ? Chuchote le vent.
– Plutôt que de chercher une voie qui me ressemblerait davantage, je me suis fondue dans celle qui avait bien voulu de moi. Je suis rentrée dans le moule. J’ai adouci mes aspérités, j’ai enfoui mes rêves et j’ai oublié qui j’étais.
Qui tu es… Souffle le vent.

Mylène ignorait que son cœur pouvait battre aussi vite. Elle fait quelques pas dans l’eau, qui monte jusqu’à ses cuisses.

– Oui. il n’est pas encore trop tard pour prendre un chemin de traverse. C’est pour cette raison que tout cela est arrivé.

L’eau entoure sa taille à présent, Mylène se sent soudain plus légère.

– Inconsciemment, je ne supportais plus cette vie. Je déteste tellement mon appartement que je n’ai même pas pris la peine d’y accrocher un seul cadre. Je vis dans un quartier qui transpire le désespoir et l’abandon. Le seul ornement dans mon bureau, c’est une plante en pot qu’on m’a offerte pour mes trente ans. Si la femme de ménage ne l’arrosait pas, je l’aurais laissée crever. Dans le bus, tous les matins, je regarde ce que les gens ne voient pas. Je me dis que, peut-être, quelqu’un me remarquera de la même façon !

Ballottée par les vagues, Mylène se laisse bercer par cette respiration titanesque. Elle ferme les yeux.

– Il n’est pas trop tard pour me retrouver. Oh, pourvu qu’il ne soit pas trop tard.

Mylène plonge.

 

*

 

Le bus tremble en redémarrant au feu devenu vert. Mylène sursaute et se redresse, complètement désorientée. Sa main s’agrippe à sa sacoche. Elle sent une eau salée à la commissure de ses lèvres. Des larmes ? Elle se hâte de les essuyer mais personne ne semble avoir remarqué. Son cœur bat la chamade et il lui semble que ses entrailles sont toutes embrouillées par le roulis du véhicule.

Elle s’est endormie. Elle a rêvé… de quoi ? Les images lui échappent, comme occultées par un brouillard. Il y avait la mer, mais aussi la ville. Elle avait erré longtemps. Perdue. En retard. Perdue…

Troublée, Mylène tourne le regard vers la vitre et se raccroche au paysage extérieur. Elle contemple le feu rouge devant lequel le bus est arrêté. Elle a l’impression d’avoir oublié quelque chose d’important, de… vital. Soudain, le brouillard se lève et elle éclate d’un rire sonore qui fait sursauter les autres passagers.

Juste à côté du feu, dans un buisson de ronces, une chaussure est suspendue. Une chaussure noire, à talons, avec une bride sur le dessus.

Quand sonnera l’heure des petits

Sur le thème « Du noir sous les pavés »

Postée à l’entrée de la faille, la soldate savoure le calme de cette fin d’après-midi jaune et duveteux. Elle lève la tête sous la lumière déclinante et admire les flocons de pollen qui dansent en silence dans les airs. Les ombres se sont allongées jusqu’à la recouvrir et elle sent qu’elle va bientôt devoir rentrer prendre un peu de repos. La fatigue et la fraîcheur l’engourdissent déjà et émoussent ses sens, tant et si bien qu’elle ne détecte l’intrus qu’au dernier moment. Son odorat s’éveille soudain à l’approche d’un parfum étranger, âcre et déplaisant. L’instant d’après, elle s’est immobilisée dans une posture belliqueuse et attentive. L’ennemi est tout proche, elle le devine de l’autre côté du mur. Il apporte avec lui ce relent de mort qui la fait frémir imperceptiblement.

Lentement, une silhouette titubante émerge de l’angle rocheux. Il s’agit d’une chétive étrangère, couverte de poussière et visiblement agonisante. Elle ne semble même pas remarquer la soldate, à tel point que cette dernière est obligée de lui barrer la route.

-N’approche pas d’ici ! Tu empestes !
-Je viens parler à votre Reine.

L’intruse fait mine d’avancer mais la soldate la repousse avec répugnance. Elle s’essuie vivement, se saisit d’une branche et la brandit devant elle.

-Tu ne feras pas un pas de plus dans cette direction. J’ignore quelle maladie tu transportes avec toi, mais il est hors de question que je te laisse nous infecter avec.
-Je ne suis pas contagieuse. S’il te plaît, je n’ai plus beaucoup de temps…
-Qu’est-ce que tu lui veux, à notre Reine ?
-J’ai un message.
-Quel message ?

L’autre est prise d’un spasme de souffrance si violent que la soldate craint de la voir mourir sous ses yeux sans lui délivrer la moindre information. Cette audace la stupéfait et l’intrigue à la fois. A-t-on jamais vu, dans toute l’Histoire de la civilisation, un être aussi insignifiant réclamer une telle attention ? Mais la petite têtue se reprend, et pousse doucement sur la branche.

-La Reine doit m’entendre, dit-elle d’un ton suppliant.
-Je trouve bien curieux que tu aies été choisie pour t’adresser à notre Reine. Ta place est dans les couloirs, pas à nos portes ! N’y a-t’il pas d’émissaires dans ta cité ?
-Tous les autres sont morts. Il n’y a plus que moi, et je n’en ai plus pour très longtemps.

La soldate en laisse tomber son bâton. Si elle dit vrai, cela représente plusieurs milliers d’individus. Quelle désolation a bien pu s’abattre sur ce clan pour l’anéantir si complètement ? La moribonde en profite pour ajouter :

-L’ennemi n’est pas loin. Je n’ai eu à marcher que la moitié du jour pour arriver jusqu’ici, et je n’allais pas vite. Vous pourriez être les prochains.
-Quel ennemi ?

Elle ne répond pas et se met à trembler. Le pollen valse autour de son corps fiévreux. Partagée entre la pitié et la peur, la soldate ne sait que faire. Le soir est tombé et la rosée ne va pas tarder à glacer le monde autour. Il faut rentrer, seule ou à deux. Maudissant le sort d’avoir à gérer cette situation, elle opte finalement pour la deuxième option.

Une chaleur moite règne dans la galerie, la messagère reprend un peu de vigueur et suit la soldate en boitillant. Elle dégage une telle puanteur dans l’espace confiné que tous s’écartent sur leur passage. Bientôt, une longue colonne caparaçonnée de noir se porte à leur rencontre.

-Laissez-nous passer, nous devons voir la Reine de toute urgence. Il en va de la survie de la colonie, assène la soldate sans même prendre le temps de ralentir.

Un tel aplomb laisse les gardes pantois. Le duo improbable se faufile jusqu’au cœur de la cité, et l’odeur de mort est soudain supplantée par un parfum plus fort encore, capiteux et sensuel. Elles atteignent enfin la cavité centrale. L’obscurité est totale mais elles devinent un corps moite qui colonise le moindre interstice. Un souffle brûlant caresse l’armure de la soldate et la chatouille dans le cou. Elle ressent immédiatement un calme immense et se fige. La messagère s’effondre à ses côtés. La Reine les considère un instant, puis :

-Reine Mère, voici une ouvrière d’un clan voisin, situé à environ une demi-journée de marche.

La soldate fait une pause, attend une question qui ne vient pas. D’un geste de la tête, elle encourage sa compagne à délivrer son message. Celle-ci laisse échapper une plainte, puis s’exécute :

-Mon clan était situé dans un sous-sol riche et calme non loin d’ici. Nous y vivions en paix depuis plusieurs centaines de saisons. Récemment, des rumeurs ont commencé à nous parvenir. Des histoires de cités décimées en un instant par des vapeurs foudroyantes, de roche qui se soulève soudain, exposant à l’air les plus grands secrets de la colonie… Nous n’avons pas voulu les écouter. Un jour, une Reine est même venue quémander asile pour son peuple délogé. Elle avait fait partie de nos ennemis l’été précédent, alors nous l’avons repoussée avec l’orgueil des fous ! (Elle déglutit et reprend difficilement) Nous n’avons rien vu, rien entendu, ce matin, quand ils sont venus. J’étais occupée dans les profondeurs à renforcer une galerie quand l’air est soudain devenu poison. J’ai senti ma gorge brûler comme si une braise me faisait fondre de l’intérieur. Les soldates se sont ruées dehors pour combattre mais elles ont succombé avant de porter le moindre coup. Avec quelques camarades, nous nous sommes précipitées vers la chambre des bébés, mais c’était trop tard… Des centaines, non, des milliers de vies emportées par le vent de mort… Tout le monde tombait autour de moi. Arrivée au fond de la colonie, j’ai creusé encore et encore tandis que mon corps se consumait. J’ai soudain débouché dans une galerie abandonnée qui n’appartenait pas à notre réseau. J’ai marché longtemps et j’ai fini par rejoindre la surface. J’étais alors assez loin de la colonie, mais je sentais le poison planer autour de moi. J’ai marché encore. Je me savais condamnée, mais il fallait que j’avertisse les cités voisines. Vous êtes la première que je trouve, et sans doute la dernière. Mes forces m’abandonnent. Je vous en supplie, répandez ce message. Ils sont tout près. Ils peuvent recommencer en un instant.
-Qui sont-ils ? Demande la Reine.
-Les géants-debout.

La soldate sursaute. Elle a entendu parler de ces êtres fabuleux au sang chaud, si grands qu’il est impossible de les voir en entier. La seule façon de les détecter est de percevoir leur odeur. « Et si tu les sens, il est trop tard » racontent les légendes.

La Reine soupire longuement.

-Que peut-on faire face à un tel ennemi ?
-Fuir, sans hésiter. Ne vous attachez pas à ces vieilles pierres, sauvez votre peuple et reconstruisez une nouvelle cité. Ne répétez pas nos erreurs…

La courageuse ouvrière vacille. Elle a épuisé ses toutes dernières forces. La Reine s’approche et lui caresse tendrement la tête, nettoyant la poussière et l’horrible substance piquante qui la recouvre. La soldate l’imite bientôt et s’active pour rendre son corps aussi noir et brillant qu’une perle. Leur tâche les absorbe si totalement qu’elles ne s’aperçoivent pas immédiatement qu’elles étreignent une carapace vide. Elles se tiennent au-dessus du corps en silence, rendant hommage à leur amie d’un soir. Puis la Reine se redresse et lance un appel :

-Que quelqu’un fasse venir les nourrices !

Elles arrivent bientôt et lancent une salutation musicale. La soldate, émue par la mort de l’ouvrière, se sent redevenir bébé. Elle pourrait écouter ces voix pendant une saison entière, lovée contre leurs corps satinés.

-Notre Reine, que peut-on faire pour votre plaisir ?
-Une messagère vient de m’apprendre que notre colonie est en péril. Nos ennemis se nomment géants-debout. Vous qui détenez la mémoire de notre peuple, dites-moi tout ce que vous savez d’eux.

Elles laissent échapper un sifflement et se consultent un instant, puis la plus ancienne s’avance.

-Les géants-debout sont apparus bien après nous. Comparés à notre peuple, ils ne sont pas très nombreux et leur civilisation ne saurait égaler notre gloire. Ils sont presque aussi grands que des arbres. Leur odeur est chaude et totalement étrangère. La seule manière de les blesser est de grimper jusqu’à leurs orifices, placés quasiment au sommet de leur corps. Ils sont dépourvus de carapace et leur peau est rose et souple, mais presque impossible à percer. Ils ne nous détectent pas car nous sommes trop insignifiantes pour être remarquées. Ils sont lourds et maladroits, nous écrasent sans même s’en apercevoir. Gare à leurs pattes ! Elles peuvent réduire en poussière une centaine de nos combattants. Et ils poursuivent leur route sans ralentir, en emportant dans leur sillage les corps disloqués …
-Nous avons un poème et trois récits à leur sujet. Voulez-vous les écouter ? Demande une deuxième nourrice.
-Voyons le premier récit, décide la Reine.

Les nourrices se placent en demi-cercle et tissent l’histoire de leurs voix chantantes.

« C’est une colonie d’un autre âge, dans un monde désolé, et c’est une Reine et ses innombrables sujets.
« La saison sèche n’en finit pas. Le soleil brûle, l’eau manque, les cultures dépérissent. Plus un seul vermisseau à attraper !
« Chaque jour des contingents d’exploratrices partent dans toutes les directions à la recherche de maigres provisions.
« Plus le temps passe, plus la Reine songe à abandonner leur cité pour des territoires plus cléments… Partir et reconstruire, pour ne plus jamais connaître la faim.
« Mais un jour, on perçoit une pulsation dans les corridors. Pam, pam, pam, pam… Et soudain, une énorme vibration à la surface !
« Un géant-debout s’est couché d’un coup. Il exhale un soupir et ne bouge plus… Mort !
« Les exploratrices s’aventurent sur la peau encore chaude. Elles sont bientôt rejointes par des mouches, mais cela ne fait rien. Il y a tant à manger qu’une colonie n’y suffirait pas, même en se gavant jusqu’à la fin de la saison !
« Et c’est ainsi que la Reine a renoncé à son exil, et que son histoire nous est parvenue d’une nourrice à une autre, jusqu’à aujourd’hui ! »

Elles saluent de nouveau avec panache. Enchantée, la soldate reprend la formule de fin et s’incline à son tour avec enthousiasme. Elle meurt d’envie d’entendre les deux autres histoires et le poème, mais la Reine en a décidé autrement. Remerciant les nourrices d’un simple hochement de tête, elle se détourne lentement, son corps énorme frôlant les parois de sa chambre.

-Déménager la colonie, murmure-t-elle pensivement. Nous ne pouvons pas partir du jour au lendemain, sans savoir où établir notre futur territoire… Comment transporterions-nous les bébés ? Et nos cultures, et nos élevages ?
-Ma Reine, intervient la soldate d’une petite voix.
-Nous pourrions plutôt creuser plus profond comme cette ouvrière. Mais jusqu’où aller pour être hors de portée ?
-Ma Reine ! Répète la soldate un peu plus fort.
-Quoi, tu as une meilleure idée ?
-Nous pourrions partir en guerre contre eux.
-Contre… les géants-debout ?
-Eh bien, oui ! Nous savons qu’ils sont mortels et qu’ils possèdent quelques vulnérabilités. Et nous les surpassons nettement en nombre !

Soudain, elle imagine les récits des nourrices. Une soldate parvient à nouer une alliance planétaire et inter-espèce face à la plus grande menace que ce monde ait connue. Sur ses conseils, la Reine pactise avec le peuple rouge pour faire usage de leur venin au combat. Une armée immense et grouillante se rue d’un seul mouvement sur les géants-debout, les recouvre entièrement et s’engouffre à l’intérieur des orifices pour taillader dans la chair tendre… Les corps titanesques se convulsent l’un après l’autre, et les guerrières pataugent dans les restes de leurs ennemis, faisant de chaque victoire un festin.  Quel merveilleux carnage !

-Ou nous pourrions attendre, suggère la plus vieille des nourrices, la tirant brutalement de sa sanglante rêverie.
-Attendre ? Dit la Reine.
-D’autres espèces encore plus grosses ont jadis parcouru le monde et ont été emportées par des cataclysmes. Nous leur avons survécu, si petites et fragiles que nous soyons. Lors de la prochaine grande extinction, les géants-debout disparaîtront certainement.
-Mais cela pourrait prendre…
-Oh, bien des milliers de milliers de saisons. Mais nous avons tout notre temps.
-Attendre… Répète la Reine avec un peu plus de conviction.

En un instant, la soldate voit son rêve de gloire partir en fumée. La Reine a scellé leur destin. Que faire sinon s’y plier ? Désobéir, se révolter… Ces mots n’existent pas dans la langue de son espèce.

C’est ainsi qu’en ce soir de mai 1968, le peuple fourmi laissa à l’espèce humaine un sursis. Les hommes purent continuer à désobéir, se révolter, à échanger pavés et bombes lacrymogènes au nom de la liberté et de la lutte des classes… Pour encore quelques milliers d’années.

De l’autre côté du miroir

Lorsque Mr Tulgey sonna à la porte de la vaste demeure de Miss Liddell, muni de son calepin et de son appareil photo, il fut accueilli par une gouvernante presque aussi antique que la demoiselle elle-même. La vieille femme, à moitié sourde et passablement rabougrie, l’introduisit dans le hall carrelé de noir et de blanc, le débarrassa de son manteau, de son chapeau et de son parapluie et l’abandonna là un long moment. Il piétina sur place, rajusta sa cravate, corrigea un épi imaginaire dans sa coiffure impeccable puis s’enhardit à faire le tour de la pièce. Son œil de journaliste examina les tableaux fantaisistes, les livres dans les petites étagères, les lampes rutilantes qui semblaient avoir tout juste fait connaissance avec la fée électricité. Les grandes fenêtres derrière lui diffusèrent soudain un flot de lumière tandis que s’évanouissait enfin le crachin qui l’avait accompagné sur les routes bourbeuses de la campagne anglaise.

L’écho de pas rythmés par le choc d’une canne le fit sursauter et il réintégra aussitôt l’entrée. Miss Liddell apparut, élégante dans une robe d’un autre âge à la teinte bleue légèrement fanée. Ses yeux clairs, bien que très enfoncés dans son visage ridé, brillaient avec une certaine malice. La demoiselle conservait un maintien irréprochable, les cheveux noués en un chignon blanc et garnis d’un joli ruban de soie noire. Le jeune journaliste lui serra doucement la main tout en inclinant la tête.

– Tous mes respects, Miss Liddell. Je suis Mason Tulgey, reporter à l’Oxford Mail. Je suis ici pour…
– Je sais pourquoi vous êtes ici, Mr Tulgey. Vous me l’avez parfaitement exposé la semaine dernière au téléphone.
– Alors permettez-moi, Miss, de vous souhaiter un très bon anniversaire, répliqua le jeune homme sans se laisser démonter.
– Oui, oui, me voilà aussi vieille qu’une tortue ! Heureusement, je n’en éprouve pas la même mélancolie… Cent ans, voyez-vous cela ! Allons, venez avec moi. Nous allons commencer par faire le tour de la propriété, puis nous prendrons le thé.

Mr Tulgey la suivit dans un long couloir puis dans une série de grandes pièces à la décoration exquise bien que démodée. Il eut à peine le temps d’admirer les meubles vernis, les tentures et les lustres que la vénérable dame l’entraînait déjà par une porte dérobée jusque dans le jardin.

– Voyez-vous, Mr Tulgey, le manoir appartient à ma famille depuis des siècles et je ne m’y entends pas du tout en termes d’aménagement et de décoration. Mon véritable territoire est, et a toujours été, ici.

Tout autour d’eux, un parterre de fleurs s’étendait en une immense tapisserie légèrement secouée par le vent où le soleil faisait étinceler les gouttes de pluie. Les corolles des lys et les vrilles délicates des narcisses s’épanchaient, les pâquerettes, les anémones et les violettes pointaient leurs pétales, les campanules agitaient leurs clochettes… Le tout dégageait un parfum suave, humide et enivrant. Un immense bosquet de roses blanches s’épanouissait au bout de ce charmant tableau, marquant l’entrée d’un labyrinthe végétal soigneusement taillé en haies régulières. Plus loin encore, une forêt de feuillus grignotait le domaine de la famille Liddell.

– Vous avez de la chance, les fleurs de mai sont très vives cette année, déclara simplement Miss Liddell en l’entraînant sur un sentier presque invisible.

Ils mirent un long moment à traverser car la maîtresse de maison se penchait régulièrement pour murmurer quelques mots en caressant les tiges graciles et les boutons délicats.

– Le secret, c’est de leur parler régulièrement, commenta-t-elle encore. Les fleurs ne sont jamais aussi belles que lorsque leur vanité est comblée par des compliments. Un défaut regrettable que j’ai le plaisir de ne pas partager.

Ne sachant quoi répondre, le journaliste fit mine de s’adresser à son tour à une gentiane et eut soudain l’impression que sa tête en trompette s’inclinait légèrement sous l’effet de son attention. Saisi, il ne s’aperçut pas immédiatement que la vieille dame l’avait distancé et pénétrait dans le labyrinthe sans lui.

Le temps qu’il se redresse et regarde autour de lui, Miss Liddell semblait s’être évanouie, comme avalée par la terre. Il s’empressa de franchir l’entrée du labyrinthe et fit face à trois passages entourés de haies si hautes et épaisses qu’il lui était impossible de les franchir de quelque manière que ce soit.

– Miss Liddell ?

Sa voix semblait étouffée par les murailles végétales. Il entendit toutefois un bruissement sur sa gauche qui le décida à emprunter ce chemin. À peine avait-il fait une vingtaine de pas qu’un lapin jaillissait devant lui et filait tel un éclair entre ses jambes. Il poussa un couinement de surprise et manqua de tomber à la renverse. Reprenant avec peine un peu de sa contenance, Mr Tulgey poursuivit dans la même direction d’un pas moins assuré. Sur son passage, une quantité invraisemblable de rongeurs fuyaient : campanules, petites souris, même un loir effarouché ! Le jeune journaliste remarqua également des nichoirs et des mangeoires installés à même les haies dans lesquels s’ébattaient toutes sortes de petits oiseaux qui s’envolaient à son approche. Bientôt, il se surprit à les envier : quelle que soit la direction choisie, il se sentait plus perdu que jamais. Les embranchements se succédaient les uns aux autres alors qu’il aurait dû depuis longtemps avoir atteint les limites du labyrinthe. De l’extérieur, il n’aurait jamais imaginé qu’il eût une telle circonférence !

La lumière du jour commençait à décliner et il finit par s’asseoir sur une petite pierre, découragé. Il s’épongea le front et étira ses jambes douloureuses. La bandoulière de la sacoche contenant son appareil photo lui avait meurtri l’épaule. Il commençait à croire que la vieille dame venait de l’enfermer dans l’un de ses contes. N’avait-elle pas écrit une histoire de labyrinthe infini ? La fatigue engourdissait sa raison. Mr Tulgey songeait désormais qu’il risquait de passer la nuit ici, peut-être même qu’il y mourrait de faim et de soif, perdu à jamais…

Le craquement d’une brindille lui fit relever la tête. Il identifia la direction et se releva d’un bond.

– Miss Liddell ? Appela-t-il désespérément.

Un simple frémissement lui répondit. Il emprunta un nouveau passage au pas de course. Parvenu à un embranchement, il fut guidé par une série de bruits de branches, parmi lesquels il crut même discerner un petit rire. Et enfin, après une suite de corridors particulièrement étroits, il parvint au centre du labyrinthe, où Miss Liddell l’attendait, assise sur les marches d’un ravissant kiosque à musique, sa canne posée sur les genoux.

– Eh bien, vous voilà enfin Mr Tulgey.
– Je suis désolé, haleta-t-il. M’étais… perdu…
– C’est bien ce qu’il me semblait, répliqua-t-elle avec un sourire amusé. J’ai même dépêché Chafouin pour vous amener jusqu’ici.
– Chafouin ? Je regrette, je n’ai croisé personne.
– C’est tout à fait normal. Je suis ravie qu’il ait pu vous aider. Chafouin adore guider les voyageurs, mais il a une fâcheuse tendance à les envoyer dans des directions totalement fantaisistes. Peut-être sait-il lire ce que notre cœur désire à notre insu et nous indique-t-il ainsi la route pour poursuivre notre quête inconsciente ?

Totalement démuni, épuisé et en nage, Mr Tulgey fit un vague signe de tête qui pouvait tout aussi bien être un signe d’approbation ou de dénégation. Il remarqua alors que le kiosque abritait un miroir de très belle facture, aussi grand qu’un homme. Sa curiosité  l’emporta sur la fatigue et il s’approcha, comme hypnotisé. Il s’aperçut bientôt que le contour du miroir, le sol et le plafond ne faisaient qu’un. Des circonvolutions de pierre semblables à des lianes ancraient solidement l’objet en haut et en bas et couraient sur le kiosque pour se perdre dans l’herbe.

– Quelle merveille, murmura le jeune homme. Il s’approcha jusqu’à ce que son reflet apparaisse.
– Qu’y voyez-vous ? Demanda la vieille dame doucement.
– Que voulez-vous dire ? Je m’y vois, moi !

Miss Liddell eut l’air déçu et changea de sujet.

– Que pensez-vous de cet endroit pour votre photographie ? C’est bien pour cela que vous êtes venu, non ?
– Oh… Oui, bafouilla-t-il.

Il sortit son Leica tandis que la vénérable demoiselle s’installait, l’air très digne. Il choisit soigneusement son emplacement afin de ne pas être pris dans le reflet du miroir. La lumière printanière retombait joliment sur la scène. Il fit la mise au point, s’efforça de raffermir sa prise et colla son œil contre l’appareil. Un claquement immortalisa Miss Liddell immédiatement. Par précaution, il fit plusieurs autres clichés. Son professionnalisme avait repris le dessus et il affichait de nouveau son aplomb d’antan. Enfin, ce fut terminé et il rangea précautionneusement son matériel, certain d’avoir fait un très bon travail.

– Je pense qu’il est temps pour nous de prendre le thé, conclut Miss Liddell.

Elle lui prit le bras, le conduisit vers un nouveau chemin et ils furent sortis du labyrinthe en moins de deux minutes, ce que Mr Tulgey s’efforça de ne pas remarquer. Ils retraversèrent rapidement le champ de fleurs, dérangeant de nouveau des rongeurs et des oiseaux venus croquer les fruits de la nature. Ils s’installèrent dans un joli salon garni de fauteuils moelleux. Le journaliste admira d’emblée une maison de poupée posée à même le sol, qui semblait représenter avec exactitude la demeure dans laquelle ils se trouvaient. Puis il s’aperçut que la table avait été dressée. Devant la théière fumante, un petit écriteau disait « Buvez-moi » tandis qu’une assiette de biscuits était agrémentée d’un « mangez-moi ».

– C’est une petite plaisanterie de Marianne, ma gouvernante. Elle dit que parfois je perds la tête et que je pourrais en oublier de manger et de boire. Allons, ne prenez pas cet air choqué ! Nous partageons cette maison depuis tant de temps qu’on nous dirait presque sœurs. Et ses gâteaux sont fameux, goûtez-les donc !

Mr Tulgey servit le thé fumant dans les tasses de porcelaine, versa le lait et grignota un biscuit. Il s’aperçut soudain que cette folle équipée dans le jardin l’avait affamé et il engloutit la moitié de l’assiette tandis que la vieille dame se contentait de picorer les pâtisseries et de siroter le quart de sa tasse. Enfin, le journaliste se sentit suffisamment remis pour commencer son interview.

– Miss Liddel, nous vous connaissons à travers votre œuvre, notamment vos contes fabuleux qui ont tour à tour fait rêver et cauchemarder tous les enfants du pays et même du monde, mais vous avez toujours été très secrète concernant votre vie privée. Pourtant, j’imagine qu’en cent ans vous avez dû vivre bien des aventures ! Accepteriez-vous de nous parler un peu de vous aujourd’hui ?
– Mr Tulgey, si vous me connaissez à travers mes contes, il n’y a rien que vous ne sachiez sur moi. Mes aventures, comme vous le dites, je les ai racontées. Je n’ai aucun secret pour mes lecteurs.
– Pourtant je sais que nos abonnés brûlent de connaître votre parcours. Par exemple, avez-vous voyagé ?
– Oh, oui, énormément. Mais je vous l’ai dit, tout est dans mes livres.
– J’ai eu la chance d’entrapercevoir votre magnifique propriété. Pourriez-vous nous décrire le quotidien d’une célèbre romancière ?
– Oh, est-ce vraiment intéressant ?
– Je me permets d’insister.
– Eh bien… Je vis ici avec Marianne. Je passe mes journées à me promener dans le jardin ou à préparer la maison de poupée que voici. Parfois j’écris dans le labyrinthe, parfois dans ma chambre. Et à cinq heures, je prends le thé avec mes amis.
– Vos amis ?
– J’ignore pourquoi ils aiment tant me rendre visite alors que tout est tellement ennuyeux ici. C’est sans doute un peu grâce aux gâteaux de Marianne. Je leur ai demandé de ne pas venir à plus de cinq à la fois, sinon ils me retourneraient la maison. Ils ont établi un tour de rôle fondé sur un système de danse et de récitation que je ne saurais vous expliquer. On se raconte des histoires, on chante des chansons, et parfois on joue aux cartes ou au croquet.
– Viendront-ils aujourd’hui ?
– Bien sûr que non ! C’est mon anniversaire !
– Ils ne viennent jamais pour votre anniversaire ?
– Absolument jamais. Quel intérêt de faire la fête pour son anniversaire quand on dispose de trois cent soixante-quatre autres jours de non-anniversaire ? C’est ce que dit toujours mon ami le Chapelier.

Marianne apparut alors, poussant péniblement un chariot sur lequel elle entassa les assiettes et les tasses.

– Marianne, n’oubliez pas de déposer le reste du lait dans le jardin à l’attention de Chafouin.
– Oui, oui, Madame, je vais donner du lait à votre chat imaginaire, grinça l’intéressée.
– Ce n’est pas parce que vous ne le voyez pas qu’il n’existe pas.
– Bien sûr, Madame. Il existe tout autant que ce Chapelier Toqué dont vous me rebattez les oreilles, le Lièvre de Mars, le Loir, le Dodo, le Griffon, la Tortue à la Noix, Tweedledee et Tweedledum et surtout, surtout la Reine de Cœur !
– Marianne, je vous en prie, ne vous donnez pas en spectacle.

Soudain très mal à l’aise, Mr Tulgey décida d’abréger son interview. Tout en remerciant chaudement son hôtesse, il se demandait bien ce qu’il pourrait inventer pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs sans froisser la romancière. Heureusement – ou malheureusement – Alice Liddell s’éteignit le soir même, ce qui lui permit d’écrire un long hommage dans lequel il se garda bien de mentionner cette étrange conversation.

Dans la foulée, il développa les photos prises dans le labyrinthe. Elles étaient très réussies : la vieille dame semblait lui rendre son regard. Dans ses pupilles limpides, il ne voyait nulle trace de folie. Une vague de tristesse l’envahit. En dépit de l’aspect catastrophique de cette entrevue, Alice lui avait plu. Il se rappela les contes qu’il avait dévorés étant petit et qui lui avaient donné le goût de l’écriture et de l’aventure. Soudain, il crut comprendre ce qu’elle avait voulu dire : avant même de la rencontrer, il la connaissait déjà. Chaque page de son œuvre était un reflet de sa personnalité, où l’impertinence et la distinction s’affrontaient dans la plus parfaite harmonie.

Fixant toujours la photo, il remarqua soudain que dans le miroir, un sourire de chat se dessinait…