The Tonight Show

EPSON MFP image
Je vous ai manqué ? Pour me faire pardonner (et parce que blogger fait n’importe quoi avec les images importées et que j’en peux plus de la qualité dégueulasse), je fais peau neuve ! ça va demander quelques ajustements mais j’y travaille.
En attendant voici la suite de New-York avec l’un des plus fameux talk shows new yorkais ! Si jamais l’aventure vous tente faites-moi signe, je vous raconterai comment ça se passe 😉

Le témoin

J’ai été un homme usé par les nuits sans sommeil, au teint gris et aux joues mal rasées. J’ai été une femme impeccable, carré lissé, tailleur bordeaux, gestes précis. J’ai même été un voleur qui enfournait savonnettes et peignoirs dans sa valise avant de s’éclipser.  
Il y a quelques heures, j’ai été un meurtrier. 
 La nuit est tombée. On perçoit les rumeurs du couloir, des roues étouffées par la moquette, des portes qui s’ouvrent et se ferment, des bribes de conversations dans plusieurs langues. Ici, c’est le silence et rien ne bouge dans la pénombre. Je suis seul, je ne suis personne. Ma vue est brouillée par les traînées de sang. J’aimerais que quelqu’un vienne et efface tout, jusqu’à mes souvenirs. Mais on ne me découvrira pas avant demain matin. Et alors, qu’adviendra-t-il de moi ? 
Je contemple impuissant mon triste panorama. J’aperçois un bout de la chambre par la porte ouverte, les sacs de boutiques de luxe abandonnés à l’entrée, les vêtements éparpillés sur le lit, et puis elle, bien sûr… Je discerne les contours de son visage figé par la surprise, je devine les lèvres entrouvertes, les larmes au bord des cils.  
J’ai été une coquette qui soufflait des baisers et dessinait des cœurs dans la buée. J’ai été un homme complètement ivre qui s’était endormi sur la cuvette des toilettes. J’ai même été une adolescente partagée entre exaltation et angoisse à l’idée d’avoir fugué. 
Dix coups sonnent à l’église du quartier. J’émerge, la nuit est passée. La porte s’ouvre doucement… Une jeune femme en uniforme entre à reculons en tirant son chariot de ménage. Je la reconnais immédiatement, je me délecte souvent de ses rêves doux et baignés de soleil quand elle me bichonne. L’un de ses talons s’enfonce dans la moquette imbibée de sang avec un petit bruit mouillé. Elle se retourne sans hâte, une chanson dans le cœur et les yeux lumineux… Ah, quel dommage que cela soit tombé sur elle… J’imagine qu’elle ne viendra plus jamais me voir. 
J’ai été un jeune homme qui pleurait sa solitude derrière une porte close. J’ai été un couple de personnes âgées qui se brossait les dents en chœur. 
 Je suis depuis quelques instants un inspecteur de police qui scrute les taches de sang d’un air résigné en souhaitant visiblement être ailleurs. Un coton-tige s’écrase sur les éclaboussures mais cela ne suffit pas à me nettoyer. Je réfléchis à peine mieux. Dans la chambre, les policiers s’activent. Le gérant de l’hôtel se tient sur le pas de la porte, soutenant la femme de ménage qui sanglote. Un photographe mitraille sans gêne la silhouette dénudée, figée dans une position grotesque. J’aurais aimé qu’ils la voient comme je l’ai vue, avec cette jolie robe qui dansait autour d’elle. Si gracieuse. 
Ah, si je pouvais parler ! 
Si je pouvais parler, je raconterais que j’ai été mille visages et mille âmes. On en voit du monde, quand on est installé dans une chambre d’hôtel ! Le travail ne manque pas : révéler les imperfections, regonfler les motivations, rassurer après les cauchemars, empêcher les coupures de rasage et les maquillages dégoulinants… Ils passent, mais ne s’attardent jamais. À peine sont-ils repartis qu’on efface toute trace de leur présence, on change draps et serviettes et on recommence ! Mais je garde précieusement chaque fragment d’âme qu’ils ont bien voulu me céder lors de leur séjour éphémère. 
Et puis elle est arrivée, avec sa démarche de petit oiseau et son énorme valise. Elle a embrassé mon univers d’un seul regard. Lentement, elle a enlevé ses chaussures, retiré son manteau et déposé sa brosse à dents dans le gobelet. Je me suis mis à espérer très fort. Elle a levé les yeux vers moi et nous nous sommes rencontrés. 
J’ai été ce visage fin, teint de porcelaine, nez droit et menton pointu, yeux bleus immenses, lèvres d’un rose pimpant. Elle a fait bouffer ses cheveux blonds et l’écharpe qu’elle portait a glissé, révélant un bleu violacé sur son cou. J’ai alors deviné la peur tapie sous le maquillage… 
Quand elle a défait ses bagages, j’ai compté chaque pull, chaque pantalon, chaque paire de chaussettes. De quoi rester un bon mois sans même faire de lessive ! Elle posait quelques livres sur la table de chevet quand son téléphone s’est mis à sonner. Elle a sursauté et je l’ai vue se recroqueviller instinctivement. Quand cela s’est arrêté, elle a paru reprendre ses esprits. L’air décidé, elle a attrapé le portable et l’a jeté de toutes ses forces par la fenêtre ! Ensuite, elle a observé le fourmillement des passants en pleurant doucement pendant des heures. 
Je me suis fondu dans sa routine. On se voyait deux fois par jour. Elle se coiffait et se maquillait chaque matin, même si elle ne sortait que très rarement. J’aimais imaginer qu’elle y trouvait une excuse pour prolonger nos échanges muets. Le soir venu, le rituel s’effectuait en sens inverse. C’était mon moment préféré. Le coton révélait ses petites rides, les cernes qui témoignaient de son sommeil agité et ses hématomes qui se résorbaient peu à peu. Elle se laissait aller sous la caresse parfumée et fermait les yeux tandis que sa main minuscule voletait inlassablement. Ensuite, elle aspergeait son visage à l’eau froide et soufflait par le nez. Puis je lui offrais fièrement son reflet et je lui rappelais ce qu’elle avait fini par oublier : elle était belle, elle était vivante, elle était forte
Les jours se sont mués en semaines tandis que ma nymphe devenait papillon. Elle s’aventurait plus souvent à l’extérieur. Je l’y encourageais en silence même si ses absences me torturaient. Elle rapportait des sacs entiers de vêtements et me montrait toutes ses trouvailles. Ses anciennes tenues avaient fini dans la poubelle au fur et à mesure que s’opérait sa métamorphose. Quel plaisir de la voir parader dans ces jolies robes qui dévoilaient sa peau diaphane ! Oubliées, les traces de coups ! Même les cauchemars se faisaient moins fréquents. 
C’est sans doute pour cela qu’elle ne s’est pas méfiée lorsque quelqu’un a frappé à la porte. Elle sortait de la douche après une journée de vagabondages et avait seulement pris le temps d’enfiler un peignoir avant d’aller ouvrir. J’ai vu son visage blêmir en une fraction de seconde et sa bouche s’ouvrir sur un cri aussitôt réprimé. L’homme est entré brusquement. Sa démarche chaotique et la grosseur de ses poings ne laissaient aucun doute sur son identité. 
J’ai vu ma belle se redresser, rassembler le courage que je lui insufflais depuis des jours. Elle a poussé le colosse de toutes ses forces vers la porte. La résistance a dû le surprendre, il a effectivement reculé. Puis la gifle est partie, un coup monstrueux, une puissance phénoménale. Ses cheveux ont volé en arrière, ses pieds ont glissé sur le sol mouillé, le peignoir a entravé ses mouvements. Je l’ai vue tomber au ralenti, j’ai presque ressenti le craquement lorsque sa tête a percuté le montant de la porte de la salle de bains. Elle s’est affalée en désordre. Le blond s’est teinté de rouge. 
J’aurais voulu avoir une bouche pour hurler. 
L’homme est resté paralysé un instant, puis il s’est précipité vers elle. Il a posé ses mains répugnantes sur le corps inerte et a tenté de le ranimer. C’était trop tard. L’évidence a fini par le frapper, et alors il a tourné ses yeux fous vers moi. 
J’ai été lui. J’ai happé son regard et je ne l’ai plus lâché. J’ai transpercé les embruns de l’alcool et dévoilé sans pitié son âme immonde. J’ai dénoncé le sang écarlate qui dégoulinait de ses doigts. J’ai gravé dans son esprit un reflet qui le hanterait à jamais. Je l’ai maudit. Pas sept ans de malheur, oh non, une vie entière pour celle qu’il avait brisée. J’ai reflété sa terreur et sa honte jusqu’à ce qu’il en pleure. 
 Ses yeux se sont lâchement détournés. Il respirait fort, comme pour conjurer le sort. Il s’est ressaisi, a fait couler l’eau et s’est lavé les mains précipitamment. Les gouttelettes ont éclaboussé ma paroi et glissé comme des larmes teintées de rouge. Il s’est emparé d’une serviette et a tenté maladroitement d’essuyer ses traces dans la chambre, sur le lavabo… Il allait s’occuper de moi lorsqu’un bruit dans le couloir l’a fait sursauter. En un éclair, il était parti. 
Si je pouvais parler, je la ressusciterais. Je décrirais le moindre de ses reflets pour qu’elle vive encore et apaise ma douleur. Ce serait l’assassiner une deuxième fois que de se contenter de la fin tragique ! Ce sac noir que les policiers emportent n’est qu’une chrysalide vide ! Oh, j’aimerais vous la montrer telle que je l’ai vue, ces soirs où elle effaçait la honte et le mensonge en même temps que le maquillage… Et lui, ce monstre ignoble, il est sûrement déjà loin. Je l’ai neutralisé pour un temps, mais un jour le prédateur réapparaîtra et se mettra en chasse d’une nouvelle âme à torturer lentement jusqu’à l’achever… 
Ah ! Si je pouvais parler !… 
Mais je ne suis qu’un miroir… De tous les objets, je suis celui qu’on regarde le plus, mais que l’on n’écoute jamais.