De l’autre côté du miroir

Lorsque Mr Tulgey sonna à la porte de la vaste demeure de Miss Liddell, muni de son calepin et de son appareil photo, il fut accueilli par une gouvernante presque aussi antique que la demoiselle elle-même. La vieille femme, à moitié sourde et passablement rabougrie, l’introduisit dans le hall carrelé de noir et de blanc, le débarrassa de son manteau, de son chapeau et de son parapluie et l’abandonna là un long moment. Il piétina sur place, rajusta sa cravate, corrigea un épi imaginaire dans sa coiffure impeccable puis s’enhardit à faire le tour de la pièce. Son œil de journaliste examina les tableaux fantaisistes, les livres dans les petites étagères, les lampes rutilantes qui semblaient avoir tout juste fait connaissance avec la fée électricité. Les grandes fenêtres derrière lui diffusèrent soudain un flot de lumière tandis que s’évanouissait enfin le crachin qui l’avait accompagné sur les routes bourbeuses de la campagne anglaise.

L’écho de pas rythmés par le choc d’une canne le fit sursauter et il réintégra aussitôt l’entrée. Miss Liddell apparut, élégante dans une robe d’un autre âge à la teinte bleue légèrement fanée. Ses yeux clairs, bien que très enfoncés dans son visage ridé, brillaient avec une certaine malice. La demoiselle conservait un maintien irréprochable, les cheveux noués en un chignon blanc et garnis d’un joli ruban de soie noire. Le jeune journaliste lui serra doucement la main tout en inclinant la tête.

– Tous mes respects, Miss Liddell. Je suis Mason Tulgey, reporter à l’Oxford Mail. Je suis ici pour…
– Je sais pourquoi vous êtes ici, Mr Tulgey. Vous me l’avez parfaitement exposé la semaine dernière au téléphone.
– Alors permettez-moi, Miss, de vous souhaiter un très bon anniversaire, répliqua le jeune homme sans se laisser démonter.
– Oui, oui, me voilà aussi vieille qu’une tortue ! Heureusement, je n’en éprouve pas la même mélancolie… Cent ans, voyez-vous cela ! Allons, venez avec moi. Nous allons commencer par faire le tour de la propriété, puis nous prendrons le thé.

Mr Tulgey la suivit dans un long couloir puis dans une série de grandes pièces à la décoration exquise bien que démodée. Il eut à peine le temps d’admirer les meubles vernis, les tentures et les lustres que la vénérable dame l’entraînait déjà par une porte dérobée jusque dans le jardin.

– Voyez-vous, Mr Tulgey, le manoir appartient à ma famille depuis des siècles et je ne m’y entends pas du tout en termes d’aménagement et de décoration. Mon véritable territoire est, et a toujours été, ici.

Tout autour d’eux, un parterre de fleurs s’étendait en une immense tapisserie légèrement secouée par le vent où le soleil faisait étinceler les gouttes de pluie. Les corolles des lys et les vrilles délicates des narcisses s’épanchaient, les pâquerettes, les anémones et les violettes pointaient leurs pétales, les campanules agitaient leurs clochettes… Le tout dégageait un parfum suave, humide et enivrant. Un immense bosquet de roses blanches s’épanouissait au bout de ce charmant tableau, marquant l’entrée d’un labyrinthe végétal soigneusement taillé en haies régulières. Plus loin encore, une forêt de feuillus grignotait le domaine de la famille Liddell.

– Vous avez de la chance, les fleurs de mai sont très vives cette année, déclara simplement Miss Liddell en l’entraînant sur un sentier presque invisible.

Ils mirent un long moment à traverser car la maîtresse de maison se penchait régulièrement pour murmurer quelques mots en caressant les tiges graciles et les boutons délicats.

– Le secret, c’est de leur parler régulièrement, commenta-t-elle encore. Les fleurs ne sont jamais aussi belles que lorsque leur vanité est comblée par des compliments. Un défaut regrettable que j’ai le plaisir de ne pas partager.

Ne sachant quoi répondre, le journaliste fit mine de s’adresser à son tour à une gentiane et eut soudain l’impression que sa tête en trompette s’inclinait légèrement sous l’effet de son attention. Saisi, il ne s’aperçut pas immédiatement que la vieille dame l’avait distancé et pénétrait dans le labyrinthe sans lui.

Le temps qu’il se redresse et regarde autour de lui, Miss Liddell semblait s’être évanouie, comme avalée par la terre. Il s’empressa de franchir l’entrée du labyrinthe et fit face à trois passages entourés de haies si hautes et épaisses qu’il lui était impossible de les franchir de quelque manière que ce soit.

– Miss Liddell ?

Sa voix semblait étouffée par les murailles végétales. Il entendit toutefois un bruissement sur sa gauche qui le décida à emprunter ce chemin. À peine avait-il fait une vingtaine de pas qu’un lapin jaillissait devant lui et filait tel un éclair entre ses jambes. Il poussa un couinement de surprise et manqua de tomber à la renverse. Reprenant avec peine un peu de sa contenance, Mr Tulgey poursuivit dans la même direction d’un pas moins assuré. Sur son passage, une quantité invraisemblable de rongeurs fuyaient : campanules, petites souris, même un loir effarouché ! Le jeune journaliste remarqua également des nichoirs et des mangeoires installés à même les haies dans lesquels s’ébattaient toutes sortes de petits oiseaux qui s’envolaient à son approche. Bientôt, il se surprit à les envier : quelle que soit la direction choisie, il se sentait plus perdu que jamais. Les embranchements se succédaient les uns aux autres alors qu’il aurait dû depuis longtemps avoir atteint les limites du labyrinthe. De l’extérieur, il n’aurait jamais imaginé qu’il eût une telle circonférence !

La lumière du jour commençait à décliner et il finit par s’asseoir sur une petite pierre, découragé. Il s’épongea le front et étira ses jambes douloureuses. La bandoulière de la sacoche contenant son appareil photo lui avait meurtri l’épaule. Il commençait à croire que la vieille dame venait de l’enfermer dans l’un de ses contes. N’avait-elle pas écrit une histoire de labyrinthe infini ? La fatigue engourdissait sa raison. Mr Tulgey songeait désormais qu’il risquait de passer la nuit ici, peut-être même qu’il y mourrait de faim et de soif, perdu à jamais…

Le craquement d’une brindille lui fit relever la tête. Il identifia la direction et se releva d’un bond.

– Miss Liddell ? Appela-t-il désespérément.

Un simple frémissement lui répondit. Il emprunta un nouveau passage au pas de course. Parvenu à un embranchement, il fut guidé par une série de bruits de branches, parmi lesquels il crut même discerner un petit rire. Et enfin, après une suite de corridors particulièrement étroits, il parvint au centre du labyrinthe, où Miss Liddell l’attendait, assise sur les marches d’un ravissant kiosque à musique, sa canne posée sur les genoux.

– Eh bien, vous voilà enfin Mr Tulgey.
– Je suis désolé, haleta-t-il. M’étais… perdu…
– C’est bien ce qu’il me semblait, répliqua-t-elle avec un sourire amusé. J’ai même dépêché Chafouin pour vous amener jusqu’ici.
– Chafouin ? Je regrette, je n’ai croisé personne.
– C’est tout à fait normal. Je suis ravie qu’il ait pu vous aider. Chafouin adore guider les voyageurs, mais il a une fâcheuse tendance à les envoyer dans des directions totalement fantaisistes. Peut-être sait-il lire ce que notre cœur désire à notre insu et nous indique-t-il ainsi la route pour poursuivre notre quête inconsciente ?

Totalement démuni, épuisé et en nage, Mr Tulgey fit un vague signe de tête qui pouvait tout aussi bien être un signe d’approbation ou de dénégation. Il remarqua alors que le kiosque abritait un miroir de très belle facture, aussi grand qu’un homme. Sa curiosité  l’emporta sur la fatigue et il s’approcha, comme hypnotisé. Il s’aperçut bientôt que le contour du miroir, le sol et le plafond ne faisaient qu’un. Des circonvolutions de pierre semblables à des lianes ancraient solidement l’objet en haut et en bas et couraient sur le kiosque pour se perdre dans l’herbe.

– Quelle merveille, murmura le jeune homme. Il s’approcha jusqu’à ce que son reflet apparaisse.
– Qu’y voyez-vous ? Demanda la vieille dame doucement.
– Que voulez-vous dire ? Je m’y vois, moi !

Miss Liddell eut l’air déçu et changea de sujet.

– Que pensez-vous de cet endroit pour votre photographie ? C’est bien pour cela que vous êtes venu, non ?
– Oh… Oui, bafouilla-t-il.

Il sortit son Leica tandis que la vénérable demoiselle s’installait, l’air très digne. Il choisit soigneusement son emplacement afin de ne pas être pris dans le reflet du miroir. La lumière printanière retombait joliment sur la scène. Il fit la mise au point, s’efforça de raffermir sa prise et colla son œil contre l’appareil. Un claquement immortalisa Miss Liddell immédiatement. Par précaution, il fit plusieurs autres clichés. Son professionnalisme avait repris le dessus et il affichait de nouveau son aplomb d’antan. Enfin, ce fut terminé et il rangea précautionneusement son matériel, certain d’avoir fait un très bon travail.

– Je pense qu’il est temps pour nous de prendre le thé, conclut Miss Liddell.

Elle lui prit le bras, le conduisit vers un nouveau chemin et ils furent sortis du labyrinthe en moins de deux minutes, ce que Mr Tulgey s’efforça de ne pas remarquer. Ils retraversèrent rapidement le champ de fleurs, dérangeant de nouveau des rongeurs et des oiseaux venus croquer les fruits de la nature. Ils s’installèrent dans un joli salon garni de fauteuils moelleux. Le journaliste admira d’emblée une maison de poupée posée à même le sol, qui semblait représenter avec exactitude la demeure dans laquelle ils se trouvaient. Puis il s’aperçut que la table avait été dressée. Devant la théière fumante, un petit écriteau disait « Buvez-moi » tandis qu’une assiette de biscuits était agrémentée d’un « mangez-moi ».

– C’est une petite plaisanterie de Marianne, ma gouvernante. Elle dit que parfois je perds la tête et que je pourrais en oublier de manger et de boire. Allons, ne prenez pas cet air choqué ! Nous partageons cette maison depuis tant de temps qu’on nous dirait presque sœurs. Et ses gâteaux sont fameux, goûtez-les donc !

Mr Tulgey servit le thé fumant dans les tasses de porcelaine, versa le lait et grignota un biscuit. Il s’aperçut soudain que cette folle équipée dans le jardin l’avait affamé et il engloutit la moitié de l’assiette tandis que la vieille dame se contentait de picorer les pâtisseries et de siroter le quart de sa tasse. Enfin, le journaliste se sentit suffisamment remis pour commencer son interview.

– Miss Liddel, nous vous connaissons à travers votre œuvre, notamment vos contes fabuleux qui ont tour à tour fait rêver et cauchemarder tous les enfants du pays et même du monde, mais vous avez toujours été très secrète concernant votre vie privée. Pourtant, j’imagine qu’en cent ans vous avez dû vivre bien des aventures ! Accepteriez-vous de nous parler un peu de vous aujourd’hui ?
– Mr Tulgey, si vous me connaissez à travers mes contes, il n’y a rien que vous ne sachiez sur moi. Mes aventures, comme vous le dites, je les ai racontées. Je n’ai aucun secret pour mes lecteurs.
– Pourtant je sais que nos abonnés brûlent de connaître votre parcours. Par exemple, avez-vous voyagé ?
– Oh, oui, énormément. Mais je vous l’ai dit, tout est dans mes livres.
– J’ai eu la chance d’entrapercevoir votre magnifique propriété. Pourriez-vous nous décrire le quotidien d’une célèbre romancière ?
– Oh, est-ce vraiment intéressant ?
– Je me permets d’insister.
– Eh bien… Je vis ici avec Marianne. Je passe mes journées à me promener dans le jardin ou à préparer la maison de poupée que voici. Parfois j’écris dans le labyrinthe, parfois dans ma chambre. Et à cinq heures, je prends le thé avec mes amis.
– Vos amis ?
– J’ignore pourquoi ils aiment tant me rendre visite alors que tout est tellement ennuyeux ici. C’est sans doute un peu grâce aux gâteaux de Marianne. Je leur ai demandé de ne pas venir à plus de cinq à la fois, sinon ils me retourneraient la maison. Ils ont établi un tour de rôle fondé sur un système de danse et de récitation que je ne saurais vous expliquer. On se raconte des histoires, on chante des chansons, et parfois on joue aux cartes ou au croquet.
– Viendront-ils aujourd’hui ?
– Bien sûr que non ! C’est mon anniversaire !
– Ils ne viennent jamais pour votre anniversaire ?
– Absolument jamais. Quel intérêt de faire la fête pour son anniversaire quand on dispose de trois cent soixante-quatre autres jours de non-anniversaire ? C’est ce que dit toujours mon ami le Chapelier.

Marianne apparut alors, poussant péniblement un chariot sur lequel elle entassa les assiettes et les tasses.

– Marianne, n’oubliez pas de déposer le reste du lait dans le jardin à l’attention de Chafouin.
– Oui, oui, Madame, je vais donner du lait à votre chat imaginaire, grinça l’intéressée.
– Ce n’est pas parce que vous ne le voyez pas qu’il n’existe pas.
– Bien sûr, Madame. Il existe tout autant que ce Chapelier Toqué dont vous me rebattez les oreilles, le Lièvre de Mars, le Loir, le Dodo, le Griffon, la Tortue à la Noix, Tweedledee et Tweedledum et surtout, surtout la Reine de Cœur !
– Marianne, je vous en prie, ne vous donnez pas en spectacle.

Soudain très mal à l’aise, Mr Tulgey décida d’abréger son interview. Tout en remerciant chaudement son hôtesse, il se demandait bien ce qu’il pourrait inventer pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs sans froisser la romancière. Heureusement – ou malheureusement – Alice Liddell s’éteignit le soir même, ce qui lui permit d’écrire un long hommage dans lequel il se garda bien de mentionner cette étrange conversation.

Dans la foulée, il développa les photos prises dans le labyrinthe. Elles étaient très réussies : la vieille dame semblait lui rendre son regard. Dans ses pupilles limpides, il ne voyait nulle trace de folie. Une vague de tristesse l’envahit. En dépit de l’aspect catastrophique de cette entrevue, Alice lui avait plu. Il se rappela les contes qu’il avait dévorés étant petit et qui lui avaient donné le goût de l’écriture et de l’aventure. Soudain, il crut comprendre ce qu’elle avait voulu dire : avant même de la rencontrer, il la connaissait déjà. Chaque page de son œuvre était un reflet de sa personnalité, où l’impertinence et la distinction s’affrontaient dans la plus parfaite harmonie.

Fixant toujours la photo, il remarqua soudain que dans le miroir, un sourire de chat se dessinait…

 

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